<?xml version='1.0' encoding='UTF-8'?><?xml-stylesheet href="http://www.blogger.com/styles/atom.css" type="text/css"?><feed xmlns='http://www.w3.org/2005/Atom' xmlns:openSearch='http://a9.com/-/spec/opensearchrss/1.0/' xmlns:georss='http://www.georss.org/georss' xmlns:gd='http://schemas.google.com/g/2005' xmlns:thr='http://purl.org/syndication/thread/1.0'><id>tag:blogger.com,1999:blog-7419585</id><updated>2011-04-21T12:33:58.488-07:00</updated><title type='text'>La pyramide des besoins</title><subtitle type='html'></subtitle><link rel='http://schemas.google.com/g/2005#feed' type='application/atom+xml' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/feeds/posts/default'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default?max-results=100'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/'/><link rel='hub' href='http://pubsubhubbub.appspot.com/'/><author><name>zek1917</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><generator version='7.00' uri='http://www.blogger.com'>Blogger</generator><openSearch:totalResults>15</openSearch:totalResults><openSearch:startIndex>1</openSearch:startIndex><openSearch:itemsPerPage>100</openSearch:itemsPerPage><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-7419585.post-113913681520183119</id><published>2006-02-05T02:47:00.000-08:00</published><updated>2006-02-05T02:53:47.470-08:00</updated><title type='text'>Chapitre 13</title><content type='html'>&lt;div align="justify"&gt;A son poste, Jean-Claude Verdot n’avait aucun contact avec le versant miséreux de la culture solidaire. Les artistes qu’il subventionnait avaient tous été célèbres au moins deux heures, on avait imprimé leurs noms dans les journaux plusieurs fois, on avait exhibé leurs bobines dans quelque magazine télévisé, et ils vivaient plus ou moins confortablement de la manne collective. Mais d’autres services du ministère entretenaient des légions de saltimbanques crasseux ; jongleurs, artistes de rue, troupuscules médiocres abonnées aux tréteaux, et qui prêchaient devant des parterres vides un avant-gardisme de fossile, cracheurs de feu, badigeonneurs de mobilier urbain, funambules anémiques, acrobates incompétents, parasites sonores homologués par les réjouissances publiques…tout un sous-prolétariat de ratés qu’un politicien astucieux avait embrigadés dans l’illusion qu’on pourrait s’intéresser à eux, sans doute pour alléger leurs frustrations, dévier leurs instincts vengeurs, et éviter qu’un démagogue fascisant n’en fasse un jour ses troupes de choc. C’étaient les rejetons indignes de la bourgeoisie intellectuelle laïque et fonctionnariale, nul ne savait qui les avait convaincus de leur droit inaliénable à jouer indéfiniment les poètes maudits, sans que quiconque se hasarde à les dessiller, sans que le contribuable ni leurs parents ne se décident un jour à leur donner le coup de pieds aux fesses qu’ils méritaient et à les envoyer consolider les comptes dans l’agence bancaire de banlieue où échouent d’ordinaire leurs semblables.&lt;br /&gt;Jean-Claude Verdot évitait cette faune, même s’il se piquait d’approuver les politiques de « soutien à la création populaire ». Mais ce soir-là, la troisième Fête du Tam-Tam et du Développement Durable se déroulait sous ses fenêtres. On ignorait ce que le tam-tam avait de commun avec le développement durable, mais pour les esprits forts il s’agissait d’un hommage aux peuples primitifs notoirement respectueux du milieu ambiant et des ressources naturelles. La Fête du Tam-Tam et du Développement Durable, comme toutes les autres fêtes, était donc une bonne chose et les journaux l’approuvaient unanimement, à l’exception de quelques feuilles extrémistes que l’on ne laissait paraître qu’à titre vaccinatoire, pour entretenir la vigilance populaire. En d’autres circonstances, Jean-Claude Verdot aurait également approuvé la Fête du Tam-Tam et du Développement Durable, et apprécié le privilège qu’elle se déroulât sous ses fenêtres. Mais son entretien psychologique l’avait laissé dans un état de vertige spasmodique ponctué d’une irritation de l’égo qui troublait sa perception. Pour cette raison, il ne goûta pas – et il fut bien le seul – le travail d’une section de jeunes en réinsertion qui s’employaient, en ouverture de la Fête du Tam-Tam et du Développement Durable, et avec les encouragements d’un célèbre animateur radiophonique, à recouvrir de graffitis insultants et obscènes l’ex-devanture d’une officine réactionnaire. Certains édiles avaient renâclé à autoriser ce gai spectacle interactif, car un marchand de jouets remplaçait l’antenne fasciste depuis plus de dix ans. Mais la majorité d’entre eux avaient estimé que les hautes connotations morales de cet assaut valaient plus que quelques désagréments infligés au marchand de jouets, qu’un chèque du Trésor Public dédommagerait bientôt. Jean-Claude Verdot, qui avait ^perdu le sens commun, n’y voyait que des vandales en train de saccager son quartier.&lt;br /&gt;Après cette mise en bouche commença le Grand Charivari. La marie avait invité tout un chacun à apporter son tam-tam et des centaines d’hommes et de femmes de toutes les classes et de toutes les races se pressaient sur la placette, impatients de faire résonner leurs instruments de tailles diverses. On prétendait recréer, par ce vacarme participatif, l’unisson tectonique de la déesse Gaïa, expression panthéiste de la fusion primitive, celle de l’Age d’Or qui ignorait les clivages, les séparations et les dialectiques, ainsi que la lutte entre l’Homme et la Terre ; antérieur aux maîtres et aux esclaves, à l’exploitation sexuelle et aux conflits tribaux, et dont la moderne cité écologique et festive se voulait un embryon de résurrection. Cela, c’était la conception des théoriciens de l’Age Nouveau qui contrôlaient le conseil municipal. Au peuple et à la bourgeoisie intellectuelle et fonctionnariale, on avait plutôt présenté le grand Charivari comme une nouvelle occasion de se défouler.&lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/7419585-113913681520183119?l=pyramidedesbesoins.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/feeds/113913681520183119/comments/default' title='Post Comments'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=7419585&amp;postID=113913681520183119' title='4 Comments'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/113913681520183119'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/113913681520183119'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/2006/02/chapitre-13.html' title='Chapitre 13'/><author><name>zek1917</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>4</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-7419585.post-109762048914142990</id><published>2004-10-12T15:34:00.000-07:00</published><updated>2005-02-08T04:57:39.993-08:00</updated><title type='text'>CHAPITRE 11</title><content type='html'>&lt;div align="justify"&gt;De notoriété publique , Paris était la plus désirable des villes. L’animation festive et les happenings culturels y étaient incomparables. Les municipalités successives l’avaient transformée en une mosaïque de charmants villages où il faisait bon flâner entre les spectacles de rue au profit du milieu associatif et les boutiques des créateurs en vogue. Les automobiles se raréfiaient, empêtrées dans un gymkana de boudins et de vessies que les planificateurs urbains, soucieux d’écologie et de développement durable, leur imposaient. On convertissait les places de parking en pistes de skate-board pour la jeunesse, les voies carrossables cédaient le pas aux rails des tramways respectueux du milieu ambiant. On inventait un ville sans véhicules particuliers, ce qui n’avait jamais existé depuis le néolithique.&lt;br /&gt;Mais pour Hervé Berneuil, Paris était sinistre. Car il n’y avait pas de Madame Tran, ni aucun autre bordel, en vertu d’une loi selon laquelle la dignité de la femme vénale réside dans l’exhibition de son corps sur le trottoir plutôt qu’à l’intérieur d’une maison. On ne trouvait que des putains peu fraîches qui s’agglutinaient dans des rues tristes où rôdait la pègre, sous l’œil amusé et complice des patrouilles de police. C’était le lieu de toutes les arnaques, ces filles n’avaient aucune conscience professionnelle, elle emmenaient leurs clients dans des bouges malpropres, des piaules cafardeuses où l’on accédait au bout d’une cage d’escalier où traînaient des margoulins affalés sur le tapis délavé; après avoir empoché leur pactole elles se figeaient dans une pose aussi peu érotique que possible, le moindre mouvement, le moindre attouchement exigeait un salaire supplémentaire, et l’on avait envie que d’une chose, se rhabiller au plus vite et aller respirer le plus loin possible.&lt;br /&gt;Celles-là avaient des boutons, des bourrelets mal placés, les poils de la chatte clairsemés, les seins pendants, ou monstrueux amas de saindoux ; d’autres les hanches étroites, des fesses d’homme, une bedaine de sénateur qu’une adroite nuisette avait dissimulée, ou encore un maquillage atroce, sans oublier les sexagénaires qui espéraient vous racoler en expliquant à quel point elles étaient vicieuses.&lt;br /&gt;Il avait bien essayé une call-girl, trouvée sur Internet, tout ce qu’il y a de plus sélect et exigeante, réservée aux VIP, aux messieurs courtois et de haut niveau ; il avait claqué le tiers de son salaire pour une heure de plaisir médiocre avec une fille parfaitement ordinaire, quelque chose qui lui eût coûté deux bols de riz chez la mère Tran.&lt;br /&gt;Il en était réduit à baiser sa femme, ce qui, au fond, n’était pas plus mal ; mais au fil du temps, comme les traces de sa boulimie sexuelle s’estompaient, elle montrait moins de désir, comme si ce n’était que les odeurs laissées par les autres femelles sur le corps de son mari qui l’attiraient, témoignages infaillibles de sa puissance et de sa fécondité.&lt;br /&gt;En outre, les parisiens vivaient comme des rats. Les touristes, la jet-set, et la jeunesse désoeuvrée, qui dérivaient à la sutface, ne constituaient qu’une façade. La vraie vie parisienne se déroulait sous terre, dans le métro, sa grisaille humide et ses odeurs de bitume, d’urine et de caoutchouc brûlé. Ses mendiants, quand ils ne harcelaient pas les passagers de leurs discours rancis et leurs voix de fausset, dissertaient entre eux des multiples aides et allocations socialistes auxquelles ils pouvaient prétendre, comme de parfaits petits bureaucrates soviétiques, ou de parfaits lecteurs de la presse à combines qui fleurissait, pleine de promesses financières, aux étalages des kiosques. Les visages fermés, les corps tendus des passagers, se figeaient en une forteresse contre les agressions des sens et de l’esprit qui se cultivaient dans ce dédale pestilentiel. On avait supprimé la première classe, on ne pouvait plus prendre sa voiture, et des masses croissantes de citoyens devaient s’entasser une, deux, ou trois heures par jour dans des souterrains auxquels beaucoup des misérables habitants de la corne de l’Afrique eussent préféré une mort rapide. En haut lieu, on se félicitait de l’égalité et du brassage social qu’apportait l’hégémonie du transport collectif, tandis que les rats souffraient en silence, rêvant aux paradis caraïbes qui miroitaient sur les affiches géantes des voyagistes. Et le capitaine Berneuil vivait comme ces rats, contraint lui aussi d’emprunter le métro pour aller méditer huit heures durant sur le sens de la vie, planté devant quelque monticule artistique que le contribuable avait acheté à tel créateur bien accointé.&lt;br /&gt;La virilité d’Hervé Berneuil se rétrécissait d’autant plus qu’au lieu de tuer des moudjahidines, il était désormais affecté à la protection d’objets aussi ineptes qu’encombrants. Et contre quoi ? Un improbable gang de turlupins masqués qu’on ne retrouverait sans doute jamais. Parce que des hommes politiques avaient un jour érigé, quand ? on ne s’en souvient même plus, ces objets ineptes et encombrants en emblème du lien social, nouvelle Iliade, nouvelle Enéide du nouveau monde égalitaire que construisaient les élites. Le capitaine n’avait qu’une envie : décharger le contenu de son fusil mitrailleur sur les masses de béton aussi informes que coûteuses dont il avait la garde.&lt;br /&gt;En conformité avec la Théorie, Hervé Berneuil, frustré dans ses appétits – impossible de manger un bifteck décent, les viandes argentines et australiennes dont il se gobergeait à Djibouti ne pouvaient franchir le filtre déployé par « Bruxelles » -- sombrait dans l’apathie et montrait un désintérêt inquiétant pour le monde qui l’entourait.&lt;br /&gt;Il y a du touriste dans tout militaire colonial. Le flingue rengainé, la porte du bordel refermée, il chausse ses lunettes de soleil, enfile sa chemise à fleurs, accroche son appareil photo autour du cou, et va chasser les images de carte postale comme le ferait n’importe quel retraité. Et, pour le militaire colonial familier du reg et du djebel, Paris était une destination touristique aussi exotique que les autres. Mais pour Berneuil dont la pyramide des besoins s’érodait à la base, elle n’était qu’une étuve grise et terne. Les animations festives avaient une saveur étriquée et convenue, comparées aux balles des djihadistes qui sifflaient aux oreilles. Les spectacles étouffaient dans un carcan gauchiste qu’il abhorrait. Il ne restait que la musique classique, mais il préférait les enregistrements que la toux constante des vieillards ne polluaient pas et les matches de boxe dont sa femme raffolait, mais qu’on n’organisait que dans des endroits sordides.&lt;br /&gt;Il réagit avec une indifférence mêlée d’ennui quand sa femme lui apprit que son beau-père désirait le rencontrer. Il ne voyait pas ce qu’il pourrait dire à ce vieux soixante-huitard en fin de course. Il ne comprenait pas pourquoi celui-ci revenait sur le bannissement prononcé à l’encontre de sa fille. Sans doute la curiosité de voir à quoi ressemblait le père des petits enfants qu’il ne connaîtrait pas. Anne et lui n’eurent pas le courage de refuser au malade cette satisfaction, et ce fut par un après-midi pluvieux qu’ils gravirent le tapis fraîchement nettoyé de l’escalier en marbre de l’hôtel cossu où résidait son beau-père. Il y avait une lourde porte de chêne peinte de laque noire, un porte-parapluie en fonte, et un paillasson orné d’une image équestre de Jeanne d’Arc. Cette ambiance bourgeoise et poussiéreuse auréolait d’incognito la demeure de ce cadre supérieur de l’avant-garde artistique.&lt;br /&gt;Félix de Rocquencourt, drapé dans une robe de chambre en tweed, les reçut dans un petit salon finement décoré de laque chinoise, avec des consoles rococo estampillées et une belle collection de porcelaines Ming. Anne s’assit sur un pouf Louis-Philippe, visiblement électrisée et décidée à rester muette. Rocquencourt leur servit un Cognac centenaire, qu’il gardait dans une carafe de cristal gravé. Son visage était impavide, marqué par la maladie, celui d’un homme qui peut se permettre une dernière trahison, parce qu’il sait que la poussière l’emportera comme le reste. Le capitaine Berneuil était le premier et le dernier animal exotique qu’il lui serait donné de voir, et la seule option pour se faire une idée de sa descendance transgénique et du cocon fascisant au sein duquel elle grandirait. Il attendait un crâne presque rasé, un corps de fauve, un regard où l’on ne pouvait lire que les instincts primaires, et sa première surprise fut que son gendre avait l’aspect d’un homme avec qui on pouvait prendre le thé ou deviser dans un des cabinets feutrés du ministère. C’était inquiétant : l’extrême-droite était une véritable cinquième colonne. On pouvait même imaginer que certains fonctionnaires dociles des Cultures Solidaires, qui applaudissaient aux initiatives les plus citoyennes, votaient en cachette pour la bête infâme.&lt;br /&gt;Lui le maître du verbe, dont un discours bien senti obtenait n’importe quoi, pourvu que l’interlocuteur appartînt au milieu adéquat, restait interdit comme un petit garçon, le nez cloué dans son verre de Cognac. Berneuil, de son côté, était également surpris. Il attendait un vieux barbu bedonnant, avec peut-être une courte queue de cheval et un gros pull prolétarien, qui aurait vécu dans un capharnaüm où traînait de la littérature sociale en format de poche, au milieu d’art nègre et de camelote hymalayenne. Ou encore un intérieur techno-pop et cyber-branché, blanc et minimaliste, avec des néons chirurgicaux et des chaises en forme de nouille. Et ça sentait le dandy du dix-neuvième siècle, sans la moindre référence à la modernité, la chaîne hi-fi elle-même était camouflée par un exquis petit meuble Charles X. Il y tournait un rare enregistrement du Requiem de Liszt, peu propice à la conversation. En bonne logique, Rocquencourt eût dû se contenter de questions anodines sur la protection par l’armée du musée Walsung. Mais il n’avait plus de temps à perdre en fariboles, et…&lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/7419585-109762048914142990?l=pyramidedesbesoins.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/feeds/109762048914142990/comments/default' title='Post Comments'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=7419585&amp;postID=109762048914142990' title='9 Comments'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/109762048914142990'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/109762048914142990'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/2004/10/chapitre-11.html' title='CHAPITRE 11'/><author><name>zek1917</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>9</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-7419585.post-109441748689610016</id><published>2004-09-05T13:50:00.000-07:00</published><updated>2004-09-05T13:51:26.896-07:00</updated><title type='text'>SECOND INTERLUDE</title><content type='html'>&lt;div align="justify"&gt;Le philosophe constructiviste ne tolérait pas la lumière. Il vivait cloîtré, tous volets fermés, dans un vieil appartement de la rue Boulard. Une saleté innommable régnait dans cet endroit. Epluchures d’orange, emballages froissés, croquettes pour chat et filtres à café moisis traînaient ça et là parmi les anciens numéros de la Review of Constructivist Philosophy qu’il éditait. Le temps humain n’était qu’une fiction sociale à laquelle il avait substitué ses propres conventions solitaires ; il est inutile, voire impossible, de préciser les horaires de ses repas et de ses séances de travail, qui n’obéissaient à aucun rythme précis et dont le rapport aux cycles normaux du calendrier était instable et chaotique. La seule chose pertinente qui concernait le philosophe constructiviste, était l’œuvre à laquelle il travaillait depuis deux ans, et qui portait sur l’éradication du sexe masculin. C’était une idée à la mode, quoique pas nouvelle et dont il n’aurait pu en aucun cas revendiquer la paternité, puisqu’elle remontait au moins au manifeste SCUM de cette pauvre folle de Solanas. Le philosophe constructiviste se proposait néanmoins de fournir des bases analytiques rigoureuses au projet le plus important de l’évolution humaine. Première constatation : le sexe masculin est responsable de la presque totalité de la violence sociale recensée depuis que l’histoire existe. Deuxième constatation : le point limite de l’évolution technologique est atteint, réduisant à néant l’utilité des créateurs maniaco-dépressifs, dont l’écrasante majorité sont des hommes. Pis, l’économie moderne requiert des qualités d’attention, de sédentarité, d’ordre et de dextérité, infligeant un handicap structurel aux mâles qui se présentent sur le marché, comme en témoigne l’infériorité de leurs performances universitaires. L’inadaptation des mâles à la vie moderne, chaque jour plus éloignée de la bestialité primitive, se traduit par un écart croissant entre leur durée de vie et celle des femelles. Tertio, une myriade d’études psychologiques avait fermement établi l’incapacité affective des hommes. D’une part—et cela recoupait l’évidence hormonale et neurologique—leur aptitude à ressentir des émotions de fine qualité était nulle ; la richesse du vécu féminin, sa palette nuancée de sentiments exquis, leurs étaient à jamais interdites—injuste conséquence du déterminisme chromosomal. D’autre part, l’instinct sexuel les accablait comme un fardeau, la maîtrise des pulsions animales était une lutte de tous les instants, et, comme les digues devaient inévitablement céder un jour, à l’ère de l’altruisme réciproque et de la compassion envers les faibles (valeurs hautement féminines), chaque mâle constituait un danger en puissance pour l’équilibre social. Quarto, grâce aux progrès de l’ingénierie génétique, l’espèce contrôlait désormais sa propre évolution, et l’abolition de la reproduction sexuelle était envisageable. Bien que le philosophe constructiviste fût adulé dans les cercles universitaires de la planète, ceux qui, en France, parmi les non-spécialistes, eussent pu citer son nom, se comptaient sur les doigts d’une main. Et pourtant, son influence était colossale. Nombre de décideurs, de manageurs, de planificateurs bureaucratiques, de gourous de la Mode, d’ayatollahs de l’esthétique avaient subi son enseignement à l’Ecole Normale Supérieure. Les vingt-neuf volumes de sa Somme Constructiviste trônaient dans le cabinet de lecture de bien des hommes, parmi ceux qui comptaient vraiment. La doctrine budgétaire du Ministère des Cultures Solidaires procédait entièrement d’une dizaine de pages du tome XVII – L’Esthétique – consacrées à la théorie de l’Art Aléatoire. Les neurologues avaient montré le caractère particulièrement chaotique des connexions cérébrales chez les grands génies créateurs tels que Rimbaud, Saint-Exupéry, Malevitch ou Jim Morrison. Le philosophe constructiviste proposait de fonder l’art de demain sur des « connections chaotiques intersubjectives ». En d’autres termes, l’étincelle du génie procéderait désormais d’interactions rares et fécondes entre individus distincts. Le vingtième siècle avait vu l’essoufflement définitif du potentiel créateur de l’individualisme hideux. La régénération de l’art occidental passait par la coopération entre les êtres, par l’hybridation de leurs personnalités contradictoires, d’où jailliraient comme une étincelle électrique les chefs-d’œuvre de la société nouvelle, de même que, comme le montraient les tomes IV et V consacrés l’Economie, l’individualisme avait échoué dans la production équitable de richesse et devrait tôt ou tard céder le pas à un système planifié faisant appel aux meilleurs sentiments altruistes de chacun. Puisque la construction de l’Homme nouveau – qui est une femme – et celle de l’art qui lui seraient propre ne progressaient pas au même rythme, il convenait de ne pas juger des œuvres de l’Art nouveau avec nos critères rétrogrades, bourgeois et patriarcaux. Le Ministère des Cultures Solidaires ne saurait être qu’un conservatoire de tous les possibles, toute œuvre produite selon la méthode de l’intersubjectivité pouvait légitimement prétendre à ses mânes, en attendant que la société nouvelle fût fermement établie et que ses élites puissent faire le tri parmi le capharnaüm de la biodiversité artistique que nous leur aurons légué. Des dizaines de mémoranda soigneusement réécrits par chaque échelon hiérarchique, avaient circulé au sein du ministère, à propos de la mise en œuvre concrète des théories esthétiques du Philosophe. Quoi qu’il fût difficile de discerner au premier abord une œuvre intersubjective d’une œuvre ordinaire, que des artistes infectés de romantisme égocentrique pussent frauduleusement prétendre aux subventions, on avait mis en place un système relativement fiable, tout particulièrement lorsqu’il s’agissait de sanctionner les fonctionnaires soupçonnés de distribuer l’argent public sur la base de leur conception personnelle de la beauté, de l’agrément, ou, basse dérive mercantile, parce qu’ils avaient noté un début de popularité. &lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/7419585-109441748689610016?l=pyramidedesbesoins.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/feeds/109441748689610016/comments/default' title='Post Comments'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=7419585&amp;postID=109441748689610016' title='5 Comments'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/109441748689610016'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/109441748689610016'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/2004/09/second-interlude.html' title='SECOND INTERLUDE'/><author><name>zek1917</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>5</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-7419585.post-109441734310921847</id><published>2004-09-05T13:44:00.000-07:00</published><updated>2004-09-05T13:49:03.110-07:00</updated><title type='text'>CHAPITRE 10</title><content type='html'>&lt;div align="justify"&gt;Après l’incursion de Jean-Claude Verdot dans le placard de sa &lt;em&gt;copine&lt;/em&gt;, il n’y eut pas de franche explication, mais une gêne croissante s’installa entre eux. A la place de leurs conversations animées (bien qu’ils n’eussent aucun point de désaccord), c’était maintenant le silence qui régnait sur leurs petits dîners chez le chinois ou le grec du coin. Il n’y avait plus qu’à humer la cigarette de la table voisine – que la cliente brandissait complaisamment entre l’index et le majeur de sa main droite, telle un encensoir, se contentant de tirer quelques bouffées éparses d’un air dégagé – lorgner sur leurs assiettes, écouter leur conversation – qui n’apprenaient à Jean-Claude Verdot sur le prix de l’immobilier, le dernier Markowicz, ou la manière de profiter des derniers petits resquillages et passe-droits, rien qu’il ne sût déjà – aller aux toilettes une fois pour se laver les mains, une fois pour uriner – tandis qu’elle y allait une fois pour se laver les mains, une fois pour rafistoler son maquillage, deux fois pour uriner, et que les quatre voyages de sa copine ne coïncidaient pas avec ceux de Jean-Claude Verdot – et dégainer le téléphone portable pour converser avec quelques connaissances insignifiantes, pour leur dire où l’on se trouvait en échange d’une information similaire de leur part. Il y avait mille façons de se donner une contenance, mais aucune ne dissipait le lourd nuage de soupçons et de désillusions qui planait sur le couple Verdot – que l’on me pardonne ce raccourci impropre, puisqu’il était impensable que Jean-Claude Verdot sacrifiât au rituel primitif et inégalitaire du mariage.&lt;br /&gt;Il voulait savoir si elle couchait avec des types, mais n’osait aborder le sujet. Les banalité qu’il aurait pu dire à la place se rapportaient à son travail, donc à la création contemporaine, et il craignait d’en apprendre plus sur le mépris borné de sa copine envers la culture moderne.&lt;br /&gt;Un jour, elle lui apprit qu’elle venait de trouver un boulot à l’office du tourisme de Rennes. Et ce fut presque par accord tacite qu’elle alla s’y installer, sans même qu’ils eussent envisagé d’autres arrangements.&lt;br /&gt;Jean-Claude Verdot se trouva donc subitement seul, et ses excellents orgasmes ne furent plus qu’un pieux souvenir, ainsi que le nombril de sa copine qu’elle exhibait si généreusement aux regards publics. Cela le plongea dans un terrible effroi, d’une part parce que subvenir à ses besoins sexuels redevenait une tâche ardue, ensuite parce qu’il ne ressentait pas l’ombre d’une tristesse. Son couple n’avait-il donc été qu’un partenariat commercial, un échange de services non facturés, une magouille de plus pour économiser du loyer, une technique de gestion du désoeuvrement à peine supérieure à la télévision, une carte d’abonnement pour se vider les burnes pas plus respectable que la masturbation ou la fréquentation des putes ?&lt;br /&gt;Comme dans toute relation commerciale l’identité du partenaire importait peu, il aurait pu vivre avec n’importe quelle autre femme, elle aurait pu coucher avec n’importe quel autre type, et c’était sans doute ce qu’elle faisait.&lt;br /&gt;Il éprouva le besoin de se regarder dans la glace. Il se trouvait séduisant. Brun, avenant, ambitieux, impeccablement rasé, l’œil tolérant, le geste suave, mince, les fesses étroites, à l’aise dans sa tenue de week-end qui laissait glisser un filet d’air frais entre son torse et son polo, un parfait produit de la bourgeoisie parisienne et de son Institut d’Etudes Politiques.&lt;br /&gt;On lui avait appris au collège qu’il fallait être sexuellement détendu. C’était le règne de la capote anglaise. Il y en avait sur tous les murs. On en distribuait dans le métro, à l’entrée des pharamacies, à côté de la porte de la conseillère principale d’éducation, à la caisse des cinémas d’art et d’essai, dans les centres d’action sociale et les toilettes des restaurants. Des photographies géantes de préservatifs tapissaient les panneaux publicitaires. Tous s’y mettaient : conseils généraux, ministère de la jeunesse, ministère de la santé publique, associations humanitaires, mouvements d’émancipation des homosexuels. L’Etat distribuait aux collégiennes des dépliants aux clichés évocateurs, pleins d’étreintes sans complexes, où l’on voyait des couples diversement composés pratiquer dans un halo de bonheur toutes les formes d’érotisme, dans des positions que les générations précédentes eussent jugées parfaitement obscènes, mais que l’art du photographe transfigurait en une évocation angélique de la félicité. On y incitait les collégiennes à être sexuellement détendues au moyen de slogans tels que « trente partenaires, trente préservatifs ». Et Jean-Claude Verdot aussi s’y était employé, quoi qu’il dût lui en coûter. Et ses efforts furent récompensés, puisqu’il sut surmonter quelques déboires pour parvenir aux orgasmes excellents qu’il avait produit avec cette copine qui faisait si convenablement l’amour. Il nourrissait un sentiment de reconnaissance envers le ministère de l’éducation nationale grâce auquel sa vie sexuelle avait été si raisonnablement satisfaisante.&lt;br /&gt;Il n’avait jamais très bien compris pourquoi les capotes et les images de capotes proliféraient ; nouveau culte du Phallus emmaillotté de latex, aussi fervent et populaire que le culte de la Vierge à son apogée, inversion même de ce dernier, puisqu’à l’immaculée conception se substituait la fornication stérile ; ses parents lui avaient vaguement expliqué qu’il s’agissait de se prémunir contre des maladies, mais de ces maladies il n’était pas question dans les slogans sexuels du gouvernement ; on exhortait la jeunesse à pratiquer le coït indistinctement, à condition de revêtir le gland d’une pellicule de caoutchouc ; c’était un nouveau mystère de la Foi, tel la transsubstantiation, qu’il était mal vu de critiquer. Comme les autres, Jean-Claude Verdot avait sacrifié au nouveau culte phallique, pour le plus grand bonheur de la filière de l’hévéa, jusqu’au jour où sa relation fut suffisamment stable pour qu’il pût se passer du sacro-saint caoutchouc gluant, après avis favorable de la médecine du travail. L’ombre divine de la Capote planait cependant sur tous les rapports, même quand on s’en passait. La Capote était présente, immanente et transcendante, même quand elle était absente. Elle incarnait la trinité que formaient la fornication, la sécurité et l’égalité, et par une sorte de transmutation dans l’absence, enveloppait d’une aura virtuelle tous les coïts directs. Cette déesse protectrice inspirait à Jean-Claude Verdot des visions. Pendant qu’il faisait l’amour, défilaient dans sa tête des images psychédéliques de vieux pneus, de semelles de chaussure, de gants à nettoyer les chiottes, et de ces ballons de baudruche oblongs avec lesquels les enfants des squares faisaient des nœuds.&lt;br /&gt;Le couple avait pour fonction de résoudre un problème technique, celui de parvenir à de meilleurs orgasmes en se passant de préservatifs. En conséquence, les personnalités qui composent le couple sont interchangeables. Si Jean-Claude Verdot avait vécu avec sa copine plutôt qu’une autre, c’est à cause des frictions qui empêchent de rencontrer un nombre arbitrairement grand de femmes dans un temps arbitrairement petit. L’affinité des âmes n’avait joué  aucun rôle, et cela était juste puisque leurs emplois du temps ne laissaient pas de place pour que de telles affinités pussent éclorent. Le loisir n’était pas si différent du travail : l’un et l’autre consistaient en une succession de tâches à accomplir : garer la voiture, téléphoner au restaurant, renvoyer la balle de l’autre côté du filet, etc. Les tâches s’étaient donc substituées aux êtres, désormais indifférents. Et c’était là une admirable forme d’égalité, de solidarité, et de citoyenneté, que n’importe quelle femme eût vocation à devenir la &lt;em&gt;copine&lt;/em&gt; de Jean-Claude Verdot, et que lui-même fût parfaitement remplaçable par un autre homme. Finis, la pesanteur des orages sentimentaux, le nœud étouffant des droits mutuels, la gueule de plomb parce qu’on n’avait pas dit ce qu’il fallait dire…à l’ère sexuellement détendue on ne s’empoisonnait pas la vie avec des états d’âme conjugaux.&lt;br /&gt;Il était donc parfaitement normal que Jean-Claude Verdot ne ressentît aucune tristesse lorsque a copine partit s’installer à Rennes. Mais contrairement à ce qu’on aurait pu prévoir, cette absence de sentiment l’épouvanta, au point que les rares poils qu’il avait sur les jambes se hérissaient et qu’il ne pouvait réprimer un léger claquement de dents.&lt;br /&gt;« Je suis celui qui n’est pas », voilà ce qu’il aurait pu affirmer. Derrière le jeune homme avenant, mince, énergique et aux fines manières ne se trouvait qu’un vertigineux néant, un gouffre sans fond habillé par le train-train fonctionnarial d’un ministère, le moule clonique de l’Institut d’Etudes Politiques, les pratiques sexuellement détendues qu’on lui avait inculquées, et les loisirs semi-culturels de bon ton docilement hérités de sa classe sociale.&lt;br /&gt;Ce doute atroce dura quelques semaines. Et l’ambition fut le ressort qui l’en fit émerger.&lt;br /&gt;Il apprit par la presse qu’un ancien camarade de promotion venait d’être nommé conseiller spécial du premier ministre pour le renouveau urbain. Bien que le renouveau urbain fût moins chic que les cultures solidaires, il se souvenait de ce type (un certain Combourg-Schneider) comme d’un sale fils à papa arriviste (son père était un chirurgien en vue) doublé d’un parfait imbécile ; et la carrière-éclair de ce snob antipathique lui apparaissait  comme une véritable menace. Tandis qu’il se contentait de sa copine et de distribuer de l’argent aux créateurs, d’autres remplissaient leur carnet d’adresses et se préparaient des bonnes places pour l’avenir. Si une élémentaire sagesse lui soufflait de continuer à enfiler les petits plaisirs parisiens, le féroce instinct territorial le poussait à casser les reins de Combourg-Schneider et de ses semblables.&lt;br /&gt;Après trois ans dans le même poste, on ne lui avait pas parlé de promotion. Il résolut d’en solliciter une, et se convainquit assez que l’affaire était vitale pour surmonter l’angoisse où le départ de sa copine l’avait plongé.&lt;br /&gt;          &lt;br /&gt;                                                              ***&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Félix de Rocquencourt ne détestait rien tant que ces jeunes cons qui grenouillaient dans les bureaux du ministère. Ils sortaient des mêmes écoles, portaient les mêmes costumes, et disaient la même chose. Les femmes étaient plus distrayantes, même si la plupart ne cherchaient qu’à profiter des horaires flexibles et parcimonieux et à cumuler les congés divers. Plus les métastases progressaient (l’air désolé des médecins était presque comique, comme s’ils ne devaient pas tôt ou tard, eux aussi, le rejoindre dans la tombe), plus le musée Norbert Walsung et le projet  Niebelstein, ce sommet de l’art dynamique et conceptuel, lui semblaient des pitreries. Il n’était vraiment pas très sérieux, de la part d’un homme mûr, atteint d’une grave maladie, de prétendre passer à la postérité au moyen de pareils enfantillages bureaucratiques.&lt;br /&gt;Au fond, il n’était qu’un salopard. C’est à dire un parfait haut fonctionnaire. Ou encore un schizophrène pour qui les nécessités du service étaient inattaquables, fussent-elles en parfaite contradiction avec sa personne. Il n’avait jamais trouvé étrange que le dandy raffiné qui écoutait de la musique ancienne sur instruments d’époque, collectionnait les vieilleries, prenait des bains richement parfumés qui eussent fait pâlir d’envie les plus célèbres cocottes du second empire, et fumait d’excellents havanes choisis par un homme de confiance et sans doute fabriqués par des demi-esclaves de moins de douze ans, fût à la ville le Saint-Just des cultures solidaires, qui n’accordait pas un kopeck à l’art bourgeois et ses valeurs archaïques (dignité de l’artiste, respect du public, travail, effort, divertissement, vraisemblance, règles, cohérence narrative, équilibre, composition…toutes ces billevesées que Verdun, Guernica et Nagasaki avaient abolies), mais finançait au contraire le renversement institutionnel des institutions.&lt;br /&gt;Il était de la race des salopards qui incendient un village parce que ce sont les ordres, et dénoncent des innocents à la police parce que ça les arrange ; à côté de cela, capable de jouir de la vie à titre personnel, cyniquement et sans remords. Il avait fallu un bon paquet de métastases, et qu’un officier d’extrême-droite foutît sa fille, pour qu’il en prît conscience.&lt;br /&gt;Il était heureux qu’il vécût à l’âge pacifique où les derniers combats se nommaient culture solidaire, éducation citoyenne, santé collective et renouveau urbain, car dieu sait comment il eût fini quelques décennies auparavant, quand on pouvait faire une excellente carrière à coup d’exécutions sommaires à Oradour, Auschwitz ou Stalingrad.&lt;br /&gt;Les petits fonctionnaires du ministère, qu’il choyait autrefois comme des soldats de la société nouvelle, n’étaient plus que de sinistres fantoches — il les entendait presque  calculer in petto les conséquences que le jeu de taquin qui suivrait inévitablement sa mort aurait sur leur minable petite carrière. Il en avait un en face de lui, un certain Jean-Claude Verdot, si insignifiant qu’il venait à peine de découvrir son existence, bien qu’il l’eût croisé d’innombrables fois dans les couloirs et qu’ils se fussent vus lors de quelques réunions.&lt;br /&gt;Cet homoncule si parfaitement conforme venait passer l’entretien réglementaire avec le chef de service, indispensable à toute promotion. Il fallait bien en promouvoir un, alors pourquoi pas celui-ci, se disait Félix de Rocquencourt, puisque dans quelques mois ces frétillements d’insectes basculeraient dans le néant.&lt;br /&gt;Par décret du 17 octobre 20xx, le gouvernement avait décidé que seuls seraient promus les fonctionnaires qui avaient rempli leur tâche de manière équitable, avec un sens aigu des priorités sociales et un refus incisif des discriminations. On avait établi un Observatoire chargé de répertorier les actions de chaque fonctionnaire afin de certifier leur conformité avec ces objectifs. On ne gravissait les échelons que sur un rapport favorable de l’Observatoire. C’est pourquoi à la gauche de Félix de Rocquencourt, sur le bureau Chippendale qu’un antiquaire de Kensington lui avait fait livrer, était posé le rapport de quarante-deux pages de l’Observatoire sur Jean-Claude Verdot. Il ne l’avait bien entendu pas lu, ce qui distingue un grand commis d’un rond-de-cuir besogneux. Mais il lui prit la fantaisie de le feuilleter alors que son interlocuteur, assis au bord de sa chaise, bafouillait d’un air constipé le discours habituel, qui prouvait à quel point il adhérait aux objectifs du ministère et combien il était désireux d’y exercer de lus amples responsabilités, tout en respectant les prérogatives syndicales.&lt;br /&gt;-Mmh, interrompit Rocquencourt, il semblerait qu’il n’y ait que vingt-huit pour cent de femmes parmi les récipiendaires de vos bourses...&lt;br /&gt;-Euh…je…&lt;br /&gt;-L’Observatoire note aussi l’usage de pronoms sexistes dans vos rédactions administratives, vous n’ignorez pas cette circulaire qui stipule que l’usage de « il ou elle » est obligatoire dans les documents officiels, et qui impose l’usage du féminin dans le cas où le rédacteur jugerait bon d’alléger son style…&lt;br /&gt;L’autre perdait contenance.&lt;br /&gt;-Cela n’est peut-être pas si grave, vous pourriez peut-être convaincre l’Observatoire que vos choix étaient particulièrement judicieux, en ce qui concerne le contenu politique des œuvres…&lt;br /&gt;-C’est-à-dire…&lt;br /&gt;-A moins que vous n’ayez accordé une attention spécifique à l’orientation sexuelle des bénéficiaires…&lt;br /&gt;-Eh bien…&lt;br /&gt;-Si, par exemple, vous montriez à l’Observatoire, preuves à l’appui, qu’il y a au moins dix-neuf pour cent de bisexuels, lesbiennes, gais et transexuels – je vous rappelle que l’Objectif Compensatoire des Discriminations Passées a été fixé à quinze pour cent – …voyons, dix-neuf plus vingt-huit…on n’est pas trop loin du compte, bien que je compte les lesbiennes deux fois.&lt;br /&gt;Félix de Rocquencourt s’amusait follement. Il avait décidément la fibre du sadique. L’autre se ressaisit en entama une tirade assez convaincante sur la nécessité d’en finir avec le sexisme et les discriminations. Ca sonnait comme une vieille rengaine, un air populaire de notre enfance, une mélodie de jadis que chantait notre nourrice. Rocquencourt prit un air bienveillant et le rassura. L’autre s’engagea à veiller scrupuleusement à la parité sexuelle de son service, ainsi qu’à y développer une attention particulière aux homosexuels, bisexuels, et transexuels, ainsi d’ailleurs qu’aux handicapés, gens de couleur, sans-abri, sans-papiers, sans-domicile, et autres espèces de laissés pour compte. Puis il glosa sur le ministère…fer de lance de la prise de conscience citoyenne…le rôle de l’Etat dans la solidarité organique du corps social…les cultures plurielles et les identités communautaires…le questionnement sociétal de l’artiste plasticien…la sensibilisation du public à la nouvelle école française de vidéastes…etc…etc…etc…Rocquencourt flottait dans un bien-être cotonneux (sans doute une métastase qui ruinait en secret quelque centre nerveux) ; il écoutait distraitement tout en feuilletant le rapport.&lt;br /&gt;Il l’interrompit à nouveau.&lt;br /&gt;-Il y a plus grave…&lt;br /&gt;-Pardon ?&lt;br /&gt;-Vous auriez financé une exposition sur &lt;em&gt;Marcel Estoublon&lt;/em&gt;.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;                                                                                ***&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Jean-Claude Verdot savait de Marcel Estoublon aussi peu que possible. Cet auteur n’existait que de l’autre côté de la frontière qui sépare la lumière des ténèbres. Télévisions et théâtres privés faisaient choux gras de ses œuvres. Les personnes qu’elles touchaient se comptaient en millions, mais ces millions ne comptaient pas, parce que la camelote exotique et le sentimentalisme de bas étage étaient proscrits au ministère des Cultures Solidaires. On l’avait précisément créé pour extirper du peuple ces mauvaises fréquentations et l’élever vers l’art authentique et socialement concerné. Mais le peuple résistait, et boudait les centres régionaux d’art dramatique pour s’agglutiner devant la télévision et savourer sans honte les scrupules moraux de petits bourgeois de la canebière et les chicanes retorses des paysans illettrés de Valensole. Marcel Estoublon incarnait tout ce que le ministère combattait : succès commercial, apothéose de la bourgeoisie, écriture conventionnelle, Académie Française, morale obsolète, goût de l’argent, un libéralisme de Troisième République, et surtout le peuple, non pas celui que le gouvernement tentait de façonner, mais le peuple réel, obscurantiste, âpre au gain, égoïste, intolérant et tribal, ce peuple qu’on n’avait pu briser même en important massivement des Kabyles et des Sénégalais, car ces derniers étaient affligés des mêmes tares que le peuple, ce peuple que l’œuvre complaisante d’un Estoublon, qui ne véhiculait pas la moindre critique sociale, maintenait dans les ténèbres et l’acceptation de sa condition.&lt;br /&gt;Un quelconque lien avec Marcel Estoublon, fût-il involontaire comme celui de parenté, suffisait à anéantir une carrière au ministère. Et Jean-Claude Verdot, qui savait de Marcel Estoublon aussi peu de choses que possible (il avait failli se brouiller avec sa &lt;em&gt;copine&lt;/em&gt; qu’il avait surprise devant une de ses lourdes dramatiques à la télévision), savait au moins cela. Il ne pouvait avoir accordé de fonds à une estoublonade que fortuitement et à son insu. Ou bien, comme il était inconcevable que l’on puisse postuler à une bourse du ministère au nom de ce marchand de soupe, il n’avait tout simplement pas fait attention, croyant peut-être à un homonyme (mais était-il seulement licite d’avoir le même nom que Marcel Estoublon ?). C’était le vieux tour du truc tellement gros qu’on ne le voyait pas. A moins qu’il n’eût agi sous l’influence de quelque instinct suicidaire, de l’appel du gouffre qu’il avait décelé en lui après que sa copine s’en fût allée à Rennes. On pouvait penser aussi à une tragique erreur de l’Observatoire, ou à un papier glissé dans le dossier par la malveillance d’un ennemi. Mais il n’en avait aucun, lui qui se coulait parfaitement dans l’esprit du ministère et dont le sens des rivalités ne s’était réveillé qu’après qu’on eût parlé de Combourg-Schneider dans le carnet professionnel.&lt;br /&gt;                                                      ***&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La simple mention de Marcel Estoublon suffisait à boucler Jean-Claude Verdot dans un placard à balai. Mais à cause sans doute de cette effronterie involontaire, Félix de Rocquencourt le collectionneur de vieilleries, qui gardait les œuvres complètes d’Estoublon dans une bibliothèque fermée à clef, se prit de sympathie pour ce jeune homme. Comme le chat qui aime à taquiner un peu la souris avant de la croquer, il décida de s’amuser un peu aux dépens de Verdot. La vie était si courte, surtout dans son cas !&lt;br /&gt;-Je veux bien croire à votre bonne foi, mais enfin, tout de même, Marcel Estoublon, c’est un peu fort…&lt;br /&gt;L’autre protestait de sa fidélité.&lt;br /&gt;-Il faudrait qu’on puisse se convaincre que vous avez vraiment le profil…&lt;br /&gt;Verdot demanda qu’on le mît à l’épreuve.&lt;br /&gt;-Comme vous y allez ! On ne met pas un fonctionnaire à l’épreuve ! Ce serait en contradiction avec ce que ce statut, durement gagné après de longues années de lutte, a de plus sacré ! Sachez, mon cher ami, qu’il y a quelque chose de calviniste dans notre caste. On a le profil, ou on ne l’a pas. Ce n’est pas en travaillant qu’on acquiert le nécessaire sentiment d’intime adhésion à nos objectifs.&lt;br /&gt;Il s’était rarement tant amusé. Le bonheur appartient à ceux qui ne prennent pas l’existence au sérieux. Il avait fallu attendre de n’avoir plus que huit mois à vivre pour s’en apercevoir. Quel dommage.&lt;br /&gt;-Il me semble, reprit Rocquencourt, que seul un suivi psychologique personnalisé…&lt;br /&gt;Il s’interrompit pour allumer l’un de ses excellents havanes qu’il fumait dans son bureau, bafouant les interdictions et la grande cause nationale de la lutte contre le cancer, ce qui dans son état de manquait pas de panache. Il utilisait de longues allumettes parfumées à la muscade, qu’il faisait fabriquer par un artisan de la rue des Francs-Bourgeois, fournisseur des excentriques et de la classe créative, et auquel une revue de lifestyle avait consacré d’élogieux reportages.&lt;br /&gt;-…seul un suivi psychologique personnalisé, pourrait nous renseigner sur votre aptitude à occuper un poste de responsabilité.&lt;br /&gt;La langue de bois était douce comme le miel. Quel plaisir que de décontenancer ainsi son interlocuteur par un flux hypocrite de vocables convenus, qui ne lui disaient qu’une chose : que l’on était du bon côté de la barrière, que l’on tenait le manche de la casserole, et qu’on ne le lâcherait qu’en échange de toutes les compromissions et les abdications exigées d’un aspirant au grade de salopard schizophrène, c’est-à-dire de haut fonctionnaire responsable du ronronnement sans surprise de la machine.&lt;br /&gt;Le &lt;em&gt;suivi psychologique personnalisé&lt;/em&gt; était le traitement réservé aux déviants, aux suspects, et aux traîtres. Ceux qui, tels de banals portefaix privés de conscience sociale, se délectaient des pièces de Marcel Estoublon. Ceux qui avaient risqué des plaisanteries au sujet d’une priorité nationale, d’un organisme culturel, d’un plan de réhabilitation de l’espace urbain, d’un collectif de plasticiens ou d’une cellule de réflexion muséographique. Ceux qui avaient adressé la parole à des politiciens d’extrême-droite. Ceux qui n’avaient pas assez signé de pétitions ou boudaient trop ostensiblement le Théâtre National Citoyen. Ceux qui ne lisaient pas &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt; ou fréquentaient des hommes d’affaires américains. Ceux qu’on n’avait pas assez vus dans les défilés contre le racisme et pour la paix. Ceux qui se moquaient en privé de Markowicz et de Sung-Jun, et que leurs amis avaient trahis. Ceux qui avaient notoirement pour gendre un militaire de carrière, à moins qu’ils n’en soient meurtris au point de se consumer intérieurement en un résidu terminal de métastases.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;                                                             ***&lt;br /&gt;Consterné, meurtri, ratatiné, Jean-Claude Verdot referma derrière lui la porte capitonnée qui accédait au bureau de Rocquencourt. Chancelant sous le poids de la nausée, il se traîna jusqu’au sien. Assommé par le coup qui faisait de lui un délinquant culturel, il ne parvenait même plus à feuilleter &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt;. C’était la première chose imprévue qui lui arrivait en vingt-huit ans d’existence. Elle aurait dû l’amuser, mais il n’avait pas assez d’imagination pour ça.&lt;br /&gt; &lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/7419585-109441734310921847?l=pyramidedesbesoins.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/feeds/109441734310921847/comments/default' title='Post Comments'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=7419585&amp;postID=109441734310921847' title='8 Comments'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/109441734310921847'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/109441734310921847'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/2004/09/chapitre-10.html' title='CHAPITRE 10'/><author><name>zek1917</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>8</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-7419585.post-109403748441903115</id><published>2004-09-01T04:11:00.000-07:00</published><updated>2005-02-08T05:15:29.516-08:00</updated><title type='text'>CHAPITRE 9</title><content type='html'>&lt;div align="justify"&gt;Il y avait un domaine où Jean-Claude Verdot et sa &lt;em&gt;copine&lt;/em&gt; étaient à la traîne, celui du libertinage conjugal. On peut affirmer que Jean-Claude était si satisfait de leur entente charnelle qu’il n’éprouvait pas le besoin d’essayer autre chose que sa copine. Avouons également qu’une certaine timidité viscérale lui interdisait de collectionner les expériences. Tout cela l’embarrassait, car une partie de fesses n’avait pas plus de signification qu’une partie de tennis, on pouvait la pratiquer avec n’importe qui, pour autant que les performances de sa ou son partenaire soient suffisantes. Les fréquentations de sa copine ne l’avaient jamais intéressé, pas plus que ses autres activités, ni que de nombreux aspects de sa personne, qui le laissaient indifférent. L’important était d’avoir une copine ainsi qu’une vie sexuelle sainement réglée, comme sans doute la plupart de ses collègues, et surtout ceux qui étaient soigneusement coiffés, sûrs d’eux, bien dans leur peau et qui commentaient finement l’actualité. C’était pratique ; il y avait un modèle à suivre, celui que lui offraient ces jeunes bourgeois dominateurs et si parfaitement heureux dans les convictions inébranlables qu’ils fortifiaient par la lecture de leur quotidien du soir préféré. Et ce jour où il avait pris conscience de son bonheur parfait, était aussi celui où il avait constaté la parfaite identité de son style de vie avec celui de ses collègues.&lt;br /&gt;Plus qu’une pruderie désuète, la monogamie – fût-elle fortuite comme celle de Jean-Claude Verdot – trahissait un méprisable instinct de propriété, indigne d’un jeune chargé de mission au ministère des cultures solidaires. C’était une sacralisation tout à fait déplacée, voire hystérique, de la chair, qui évoquait les draps maculés des lunes de miel, les crimes d’honneur perpétrés au fusil de chasse, les bagues à poison et autres femmes cloîtrées, toute une bimbeloterie mythique de méridional, un machisme ringard à la Prosper Mérimée sur lequel tout être de bon ton se devait de cracher d’un air entendu. Puisque la sexualité n’était plus qu’un plaisir comme les autres, qui, tout comme le tennis, pouvait se pratiquer entre personnes de sexe indifférent (et ce n’était pas la moindre victoire de la philosophie constructiviste contre la nature humaine), puisqu’elle ne jouait plus aucun rôle dans la reproduction humaine, fort heureusement guidée par des considérations de viabilité économique, d’opportunité sociale et de santé publique, les instincts jaloux n’étaient que le résidu malsain et mortifère d’une ère darwinienne révolue. Pour certains, il s’agissait même là d’une forme de démence, comme manger avec ses doigts ou s’exprimer par grognements. Il incombait donc aux êtres de qualité de pratiquer ostensiblement le vagabondage érotique, ainsi que de tolérer les frasques de leur partenaire, afin de démontrer qu’ils avaient pleinement éliminé leurs résidus préhistoriques, et qu’ils affrontaient avec bonhomie la mise en commun des muqueuses intimes de leur partenaire.&lt;br /&gt;Malgré sa timidité et le fait que leurs performances mutuelles rendaient toute aventure extra-conjugale superflue, Jean-Claude Verdot ne doutait pas qu’un jour sa copine et lui allongeraient tranquillement leur palmarès sexuel, ce qui dissiperait l’image de refoulé qu’on avait de lui au ministère – il le soupçonnait bien qu’il n’en eut aucune preuve.&lt;br /&gt;Il ne doutait pas que la jalousie ne lui fût totalement étrangère, sa copine n’était pas un objet qu’il possédait mais un être libre, libre de se déhancher et de montrer son nombril, libre de prendre son pied avec qui elle voulait, en femme qui s’est enfin réapproprié son corps et sa sexualité, libre même de s’ennuyer aux premières du Théâtre National Citoyen.&lt;br /&gt;Mais après cette première et l’émeute au cours de laquelle sa voiture avait brûlé, il avait senti une incompréhensible rancœur, et devait s’avouer que l’instinct de propriété couvait en lui, à peine ébranlé par les assauts de sa conscience sociale. Certes, l’automobile n’était qu’un égoïste et méprisable objet marchand. Il n’en possédait une qu’à cause des grèves des transports collectifs – qu’il approuvait – et des agressions qui s’y déroulaient – une conséquence déplorable de l’exclusion. Certes, on ne pouvait qu’encourager la révolte des jeunes de banlieue victimes de discriminations. Certes, c’était à cause de la répugnante gestion de la mutuelle de fonctionnaires qui l’assurait, inspirée des principes du secteur privé, qu’on avait remboursé sa voiture au quart de sa valeur. Certes, les juges avaient eu raison de ne condamner les jeunes qu’à de légers travaux d’intérêt général, car on sait que la prison nourrit toutes les infamies et que l’inégalité est la seule injustice. Mais Jean-Claude Verdot ne pouvait éteindre la lampe rouge qui clignotait au fond de son âme, et qui l’avertissait que puisque la ligne qui séparait sa propriété des prédateurs avait été impunément franchie, son existence était menacée. Il savait bien que ce n’était qu’un vieux réflexe légué par des millénaires d’évolution, un câblage particulier de ses neurones, une activation d’enzymes et d’hormones qui ne servait plus à rien dans la société nouvelle, mais il n’avait aucun moyen de faire taire la rage angoissée qui lui nouait la gorge et l’affligeait d’insomnies ponctuées de cauchemars.&lt;br /&gt;Ce même instinct diabolique lui soufflait qu’il avait des droits sur sa copine, et qu’il lui eût été fort désagréable qu’elle couchât avec un autre homme. Malgré toute sa honte il ne pouvait chasser ce sentiment possessif répugnant. Et ce fut honteusement, mais sans hésiter, qu’un dimanche où elle s’était absentée pour un stage, il ouvrit le placard où elle entassait ses papiers – ce même placard modulaire en panneaux de pin qu’il avait assemblé lui-même deux ans auparavant, à l’aide de cette petite manivelle en mauvais acier qui traînait encore dans ses outils – pour y chercher des indices de quelque aventure intime qu’elle lui aurait caché. Cela était simplement absurde, puisqu’il était entendu qu’ils conservaient chacun leur liberté et qu’ils n’avaient rien à se cacher. Mais l’intuition féminine de sa copine aurait pu fort bien lui souffler qu’il valait mieux ne pas provoquer le répugnant instinct de propriété de Jean-Claude.&lt;br /&gt;Il ne s’attendait pas à trouver autre chose que des papelards sans intérêt : ordonnances et feuilles de sécu oubliées, talons de carte bancaire, contremarques de pressing, pense-bête où elle avait griffonné à la hâte quelque numéro de téléphone, trombones, enveloppes, cartes postales, correspondance administrative, morceaux de facture, pellicules photo…et c’était bien là l’essentiel du contenu. Mais il y avait une chemise cartonnée dans laquelle elle avait méticuleusement rassemblé des coupures de magazines féminins. Comme tous les articles de cette presse, ils offraient des conseils pratiques pour améliorer sa vie personnelle et se sentir mieux dans sa peau, en vantant au passage les mérites de quelques produits.&lt;br /&gt;Les titres évoquaient la jouissance sans complexe de la femme libérée du joug oppressif de l’homme, qui sait user avec dextérité et domination de ses charmes, exercer pleinement son pouvoir sexuel, et se servir des hommes au besoin, ce qui n’était qu’une juste réparation pour les millénaires d’oppression machiste dont on venait à peine de sortir. La supériorité sexuelle de la femme était pleinement reconnue, puisque pas moins de quatre organes différents lui procuraient du plaisir, et la presse féminine assumait avec une insolence égrillarde cette supériorité retrouvée.&lt;br /&gt;On nous montrait des créatures au ventre plat (bien que le nombril de la copine de Jean-Claude fût enrobé de bourrelets de graisse qui, quoique discrets et même charmants, ne la disqualifiaient pas moins aux yeux d’un photographe de mode), parfaitement épanouies dans la plénitude de leurs corps, comme de beaux fruits d’Août, et dont les dents blanches et le regard hautain exprimaient un je ne sais quoi de surhumain. Les articles nous expliquaient à quel point la vie des femmes était formidable, car « l’été sera sexe ou ne sera pas », et « rien de tel qu’un petit minet pour passer les vacances agréablement ». De plus, « sachez pimenter votre vie de couple par des aventures libertines », « l’infidélité : un nouvel art de vivre », et « test : êtes-vous une allumeuse ? ». Pendant ce temps, le ménage à trois se répandait comme une traînée de poudre, à tel point qu’on parlait d’un &lt;em&gt;véritable phénomène de société&lt;/em&gt;, et avoir deux hommes était la clé du bonheur. Et pourquoi se priver d’un beau mec musclé sur une plage, sous prétexte que les enfants logeaient à six cents mètres dans la marina de belle-maman ?&lt;br /&gt;Il y avait celles qui voulaient « un bébé mais pas d’homme », d’autres « deux hommes mais pas d’enfant », celles pour qui « l’avortement est plus confortable que la pilule », celles qui ont préféré « changer d’homme que de métier », celles qui ont mis au banc d’essai le concubinage et le mariage, et puis bien sûr les échangistes, les sado-masochistes, et les actrices porno. Celles-ci, nouvelles prêtresses de la Venus Eryx, redevenaient à la ville d’honorables mères de famille, fidèles à leur époux et dévouées à leurs enfants, voire d’excellentes couturières, car si le libertinage provocateur pimentait le temps libre des avocates d’affaires et des directrices du marketing, il n’était qu’un sale turbin pour les travailleuses sexuelles, et même les putes sacrées du cinéma X, qui le pratiquaient avec ferveur, étaient bien contentes lorsqu’elles avaient accompli leur horaire.&lt;br /&gt;Et toutes ces femmes, montrées en exemple dans les articles que la &lt;em&gt;copine&lt;/em&gt; de Jean-Claude Verdot avait soigneusement découpés, étaient absolument heureuses, car celles qui auraient pu ne pas l’être avaient bénéficié des services d’une psychologue ou profité des conseils des magazines féminins.&lt;br /&gt;Les magazines féminins avaient mis fin à la conception archaïque selon laquelle la femme devait tenir son rang, certains comportements lui étant interdits, et surtout à l’idée qu’elle devait se &lt;em&gt;dévouer&lt;/em&gt; à ses proches, notion répugnante s’il en est, mère de tous les abus domestiques. Oui, l’idée réactionnaire que c’est à travers autrui (confort et sécurité des enfants, situation sociale du mari) que la femme trouve véritablement le bonheur, qui infectait les pages des ancêtres pétainistes de ces magazines, ils l’avaient entièrement éradiquée. Et personne ne voulait savoir ce qu’éprouvait le bébé de l’avocate qui passait soixante heures par semaine avec sa nounou, ni le père mis au rancart parce que sa femme avait « craqué pour un mec sur la plage », ni les partenaires de celle qui voulait deux hommes mais pas de bébé (mais avaient-ils seulement un cerveau ?), et encore moins bien sûr le contributeur de sperme ni la fille de celle qui avait eu « un bébé mais pas d’homme ». La seule chose qui comptait, c’était de prouver, semaine après semaine, que l’équilibre personnel et la satisfaction sexuelle de la femme primaient sur tout le reste. Et, au cas où certains en douteraient encore, il fallait le répéter, semaine après semaine, et traquer les préjugés sexistes en exhibant chaque semaine quelque nouveau tabou relégué aux oubliettes par le choix d’une admirable femme libérée.&lt;br /&gt;Il y avait en outre le carton rose et plastifié d’un fort coquin Club 69, glissé entre deux pages de magazine.&lt;br /&gt;Jean-Claude Verdot aurait dû se réjouir de l’intérêt de sa &lt;em&gt;copine&lt;/em&gt; pour le dévergondage prôné par la presse féminine, puisque leur fidélité était transitoire, involontaire et suspecte. Mais au lieu de le réjouir, ses découvertes le plongèrent dans un profond désarroi.&lt;br /&gt;Premièrement, il émanait de tous ces magazines une vulgarité fort peu goûtée par les représentants de l’élite culturelle. Elle confirmait la désagréable impression produite sur Jean-Claude par l’impatience de sa copine au TNC. N’était-elle pas, en somme, une banale midinette de Prisunic, et ne s’était-il pas laissé abuser par son militantisme humanitaire et féministe, produit de lectures éparses et superficielles ? Des hebdomadaires de gauche, autrement plus respectables que les tabloïds qu’elle lisait, prêchaient régulièrement la liberté sexuelle, en s’appuyant sur des études scientifiques et l’avis d’universitaires de haut niveau. Jean-Claude n’aurait pas éprouvé un pareil malaise si l’émancipation vaginale de sa &lt;em&gt;copine&lt;/em&gt; avait été catalysée par les articles de fond de l’ &lt;em&gt;Observateur Parisien&lt;/em&gt;, plutôt que la gouaille et les photos criardes de &lt;em&gt;Marie-Sheryl&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Woman Attitude&lt;/em&gt;.&lt;br /&gt;Deuxièmement, elle s’était bien gardée de lui confier ses aventures. Leur relation reposait-elle sur un mensonge ? Le considérait-elle comme un type conventionnel, jaloux, possessif, un barbon moliéresque avant l’âge ? Cela semblait inconcevable, mais ne l’avait-elle pas traité à plusieurs reprises de « coincé » ? Deux ans plus tôt, elle avait voulu qu’il changeât de coiffure et fit de la moto. Elle l’avait entraîné en vain dans des discothèques, des endroits immondes où l’on portait des paillettes et où l’on se trémoussait au rythme de &lt;em&gt;Love Fever&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Coin-Coin-Coin-Coin&lt;/em&gt;, des sous-sols à la lumière glauque et aux relents de gin-fizz, avec une ambiance de fête du camping du Soleil à Châtelaillon-plage, ou de bal des pompiers dans un faubourg de Bar-sur-Aube. Après ces incidents au cours desquels il avait fait preuve d’un mâle esprit de résistance, refusant d’enfourcher une moto, de troquer sa coiffure terne contre une coupe rock’n’roll, et de mettre les pieds au &lt;em&gt;Star Club&lt;/em&gt; et au &lt;em&gt;Village Dance&lt;/em&gt;, ce qui eût irrémédiablement détruit sa carrière si le moindre planton du ministère l’y avait surpris, ils avaient traversé quelques semaines de mépris mutuel, pendant lesquelles il n’avait pas osé se dire qu’il vivait avec une petite conne de banlieue, ni elle qu’elle paratageait la couche d’un trou du cul snob et coincé de la rue Saint-Guillaume.&lt;br /&gt;Et ce fut le souvenir de ces épisodes qui lui donna la clef : ce n’était pas le &lt;em&gt;fait&lt;/em&gt; qu’elle couchait avec d’autres hommes qu’elle lui cachait, mais bien l’&lt;em&gt;identité&lt;/em&gt; de ces hommes ; très probablement, des crétins gominés qui djerkaient au &lt;em&gt;Star Club&lt;/em&gt; et embarquaient des pétasses sur leur Kawasaki ; d’horribles beaufs qui parlaient de football et du prix des voitures des gens avec lesquels elle buvait du pernod pour ricaner grassement et dénigrer l’avant-garde contemporaine, il les entendait presque se gausser des « masturbations », des « prises de tête », cracher du haut de leur médiocrité sur les « cultureux » « chiants » et « gonflants »…&lt;br /&gt;Il prit conscience qu’il divagait. Il n’y avait aucune raison pour qu’elle fréquentât ce genre de types sans le lui avouer, et même aucun des papiers trouvés dans son placard ne prouvait la moindre aventure extra-concubinale. Pourquoi se serait-elle entêtée dans une double vie, un partenariat mensonger, alors qu’elle ne retirait aucun avantage matériel de sa cohabitation avec Jean-Claude, puisqu’ils partageaient les frais de manière rigoureusement égale ?&lt;br /&gt;Troisièmement, et c’était là l’hypothèse la plus pénible, ce qu’il prenait pour d’excellents orgasmes n’était peut-être pour elle qu’un va-et-vient visqueux et monotone, et ses manifestations extérieures de plaisir une simagrée pour en finir plus tôt. Elle recherchait discrètement la satisfaction des sens auprès de mâles quelconques levés dans des boîtes telles que celle dont il avait trouvé le carton, et restait avec lui par inertie, conformisme et désoeuvrement.&lt;br /&gt;C’était une idée proprement intolérable, elle provoquait en lui une insupportable souffrance, à tel point que ses yeux se brouillaient, ses tempes battaient, et une migraine de plomb lui alourdissait la tête, pareille à une cartouche de chevrotine logée dans les lobes de son cerveau. L’idée était très probablement fausse, car elle ne s’était jamais plainte et rien n’importait plus aux yeux de Jean-Claude Verdot que la plénitude sexuelle de ses partenaires (l’ &lt;em&gt;Observateur Parisien&lt;/em&gt; ne rejoignait-il pas &lt;em&gt;Marie-Sheryl&lt;/em&gt; pour affirmer que l’homme avait été créé afin de mener la femme à l’orgasme ?). Il n’hésitait pas à y mettre le temps qu’il fallait, recourant à toutes sortes de stimuli et parfois même à des drogues, n’hésitant pas à adopter les positions les plus complexes au péril de sa santé. Les orgasmes très convenables de sa &lt;em&gt;copine&lt;/em&gt; n’étaient donc pas une comédie, mais le résultat louable de ses efforts obstinés. Ces considérations n’empêchaient pourtant pas cette idée fausse de le torturer tout autant que si elle eût été vraie.&lt;br /&gt;D’autant que la sexualité avait un autre aspect, celui du &lt;em&gt;désir&lt;/em&gt;. Là, Jean-Claude Verdot devait reconnaître qu’elle était froide et manquait de spontanéité. C’était toujours lui qui initiait les préliminaires de l’amour. Elle était en général docile, mais il fallait toujours la harceler un peu pour avoir droit au coït. C’était peut-être une constante du comportement féminin, bien qu’officiellement celui-ci – pure convention sociale -- n’obéît à aucune loi. Mais peut-être aussi, horrible doute, une femme n’avait pas envie d’un homme comme Jean-Claude Verdot, ce qui était fort injuste à ses yeux, car il se considérait comme un homme modèle.&lt;br /&gt;Parfaitement éduqué et cultivé, et pas de n’importe quelle culture, celle qui se décidait au ministère et faisait bouger la France.&lt;br /&gt;Ne souffrant d’aucune des tares traditionnelles du mâle, brutalité, ivrognerie, muflerie, irresponsabilité et fanfaronnades.&lt;br /&gt;Montrant un bel entrain sexuel, comme on l’a dit, tout au service de la femme et de ses orgasmes.&lt;br /&gt;Et pas macho pour un sou, respectueux de l’autonomie de sa &lt;em&gt;copine&lt;/em&gt;, lui laissant souvent l’initiative, enfin partisan d’une stricte parité tant sur le plan financier que sur celui du partage des corvées domestiques.&lt;br /&gt;Toujours volontaire pour essuyer la cuvette des toilettes, changer le sac de l’aspirateur, traquer les miettes, les épluchures et les balayures, repasser les chemises, raccommoder les vêtements, rincer le fond de la poubelle, et se mettre à quatre pattes pour frotter le sol de la salle de bains avec une serpillère sous la supervision de sa &lt;em&gt;copine&lt;/em&gt;. Et avec tout ça, elle n’avait pas envie de lui !&lt;/div&gt;&lt;div align="justify"&gt;&lt;br /&gt;Il triait scrupuleusement les ordures selon les indications de sa &lt;em&gt;copine&lt;/em&gt;. Il y avait cinq bacs qui occupaient la moitié de la surface de la cuisine. Le bleu recevait les récipients en verre, qui d’après la nouvelle réglementation devaient être débarrassés de toutes impuretés (étiquettes, capsules, résidus sucrés de sodas ou de spiritueux, cadavres d’insectes, toiles d’araignée) – et Jean-Claude Verdot nettoyait avec soin chaque pot, chaque bouteille, avant de les y déposer. Le jaune contenait les emballages de plastique, qui devaient être jetés dans le même état de propreté que le verre. Le vert accueillait les papiers et les cartons, et – conséquence de l’appartenance de Jean-Claude Verdot à la bourgeoisie intellectuelle laïque et fonctionnariale – il se remplissait plus vite que les autres. Dans un monde idéal il eût été plus grand, mais les autorités avaient calibré la taille de chaque poubelle à partir d’un français-type dont la production journalière de chaque catégorie d’ordure égalait la moyenne nationale. Il n’existait aucun français-type, et chaque français devait lutter contre le remplissage asynchrone de ses bacs à ordure ; et pourtant la méthode du français-type était sans doute la manière la plus rationnelle de gérer démocratiquement la taille des poubelles ; et la notion de français-type n’était pas sans beauté, elle exhalait un parfum désuet de table rase révolutionnaire, d’enthousiasme juvénile pour le système métrique, et de quête fébrile de proportions parfaites. Dans le bac bleu s’entassaient les ferrailles : capsules, tampons à récurer érodés par la vaisselle, montures de lunettes cassées, et boîtes de soda. Le législateur avait épargné aux ménages la tâche de nettoyer ces déchets, car l’opinion publique n’était pas encore mûre. Mais le ministère de la Santé Collective et le ministère de l’Attention au Milieu Ambiant s’apprêtaient à lancer une campagne publicitaire pour inciter la population à un comportement citoyen envers le contenu des bacs bleus. Le bac noir – noir comme la détresse du Tiers-Monde – contenait les objets indignes et superflus qui manquaient tant aux pauvres des pays d’Afrique. On y trouvait un fatras de tubes de rouge à lèvre publicitaires, trousses de toilette de compagnies aériennes, cassettes vidéo vendues avec des périodiques, vieux paquets de nouilles qu’on n’a pas voulu laisser pendant les vacances, chemises aux manches élimées, collants filés… : un tas hétérogène, bariolé comme un collage pop-art des années soixante. Des associations solidaires se chargeaient de recueillir ces objets et de les expédier (avec le soutien financier de l’Etat) aux indigents de la planète. Mais des traîtres profitaient de ce que les bacs noirs accueillaient des objets divers pour y jeter des déchets inutilisables qu’ils auraient dû trier, nettoyer et laisser dans les autres caisses. Le milieu humanitaire réclamait un contrôle sévère et des sanctions exemplaires.&lt;br /&gt;Il incombait à Jean-Claude Verdot de déposer chacune de ces cinq catégories d’ordure dans les bennes adéquates que les édiles avaient placées sur le trottoir. L’enthousiasme de la population pour le tri des déchets avait dépassé les prévision, et il n’était pas rare que l’une de ces bennes fût pleine. Dans ce cas, Jean-Claude Verdot, avec un cynisme touchant, transportait sa poubelle jusqu’à une autre benne de même couleur, qui se trouvait parfois à plusieurs centaines de mètres. Mais il était fier de ne pas ménager ses efforts pour ce nouveau défi qu’était le tri des ordures. &lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/7419585-109403748441903115?l=pyramidedesbesoins.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/feeds/109403748441903115/comments/default' title='Post Comments'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=7419585&amp;postID=109403748441903115' title='3 Comments'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/109403748441903115'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/109403748441903115'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/2004/09/chapitre-9.html' title='CHAPITRE 9'/><author><name>zek1917</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>3</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-7419585.post-109398966130670412</id><published>2004-08-31T14:56:00.000-07:00</published><updated>2004-08-31T15:40:35.190-07:00</updated><title type='text'>CHAPITRE 8</title><content type='html'>&lt;div align="justify"&gt;A cette époque, Belleville était &lt;em&gt;le&lt;/em&gt; quartier des arts et de la culture. Cela n’avait pas toujours été le cas et cela changerait un jour. Artistes, créateurs, stylistes et plasticiens s’étaient regroupés autour du TNC (Théâtre National Citoyen). Là, à l’abri de la fibre de verre monumentale de Sung-Jun, ils avaient rénové de vieux ateliers et des &lt;em&gt;friches industrielles&lt;/em&gt;, développant un art de vivre convivial et alternatif. Entre salons de coiffure « branchés » où l’on rasait les crânes créativement, les ponctuant parfois d’un tatouage, où l’on taillait les barbiches pour leur conférer une allure négligée, où l’on toilettait les dreadlocks en y laissant juste le nombre de puces qu’il fallait, et boutiques de fripes relaxes et festives, se nichaient de délicieuses galeries où les artefacts des plasticiens colportaient une critique fine mais implacable du capitalisme global.&lt;br /&gt;Et puis ça vous avait gardé un air de vieux Paris, il y avait encore quelques clochards, des épiciers maghrébins, de vieux HLM tagués que le ministère des Cultures Solidaires avait fait classer et que l’UNESCO s’apprêtait à déclarer héritage de l’humanité, des petites gens qui roulaient en automobile et avaient des enfants, des familles africaines, toute une diversité colorée, magnifique source d’inspiration pour les jeunes créateurs férus de peuples premiers et de musiques du monde. Bien entendu cela allait disparaître, les artistes entraînaient dans leur sillage une bourgeoisie aisée et décontractée, les prix allaient monter, quelques faiseurs d’opinion réaliseraient de belles plus-values, mais quand le quartier serait un propret village aux rues piétonnes égayées de sages animations, alors les artistes, en vrais pionniers, iraient défricher une autre zone, qu’ils élèveraient à son tour au-dessus de la condition de dépotoir, et les plumitifs de &lt;em&gt;Cyber-Art&lt;/em&gt; et d’autres revues se mobiliseraient une fois de plus, et il y aurait à nouveau quelques belles plus-values immobilières, jusqu’à ce que les épiciers maghrébins, les petites gens avec leurs automobiles et leurs enfants, et les clochards échouent dans les limbes urbaines, les pavillons préfabriqués qui bordaient l’aéroport de Roissy, les champs de betteraves des plaines picardes, un espace déstructuré irrécupérable, plan, informe, où tout vidéaste-plasticien eut crevé aussi vite qu’un poisson rouge dans un bocal d’eau du robinet posé sur le formica de la cuisine, où inonder &lt;em&gt;Cyber-Art&lt;/em&gt; de panégyriques vibrants à l’adresse des tribus urbaines qui le lisaient ne suffirait pas à faire monter la rente foncière d’un seul centime d’Euro, car celle-ci y était irrémédiablement fixée par le prix du maïs et les aléas des subventions de « Bruxelles ».&lt;br /&gt;Jean-Claude Verdot ne goûtait les privilèges de sa profession jamais tant que lors des premières du Théâtre National Citoyen. Sa voiture profitait même des rares emplacements laissés dans la rue par les planificateurs urbains – ceux qui bordaient le TNC étaient réservés aux représentants du ministère des Cultures Solidaires. Il y avait ce soir-là ceux qui se trouvaient là où il fallait, c’est-à-dire à l’intérieur du TNC, et ceux qui n’y avaient pu entrer à cause de l’insuffisance de leur condition sociale. Ecrivains, artistes, journalistes, hommes politiques, fonctionnaires influents du ministère, c’était une véritable élite du régime que l’on retrouvait aux premières, ; ceux qui décidaient, non pas de ce qui se faisait, mais de ce qui se disait, s’écrivait et se pensait, c’est-à-dire qui à l’âge numérique arbitraient de la forme du monde. Certes, la seule situation de Jean-Claude Verdot au ministère ne justifiait pas sa présence, mais Félix de Rocquencourt, qui nourrissait une aversion secrète pour le théâtre contemporain, envoyait ses subordonnés aux premières et l’honneur insigne de le représenter avait échu ce coup-ci à Verdot.&lt;br /&gt;Le rideau s’ouvrit sur un homme nu, aussi nu que le décor, couché sur le dos, les yeux vers le plafond ; la salle se recueillit pour goûter ce silence abyssal voulu par l’auteur. Au bout de trois minutes, la copine de Jean-Claude réprima un bâillement. Il la fusilla du regard. L’homme se leva et se mit à courir lentement ; il décrivait un cercle et l’on distinguait le balancement de ses couilles en contrepoint de chaque foulée. Le projecteur changea de couleur, de gris il devint bleuté, un bleu pauvre qui rappelait l’uniforme d’un préfet. L’homme poursuivait sa course ; quelques mouvements d’impatience involontaires agitaient le public. Un critique effeminé, au premier rang, semblait au comble de l’extase. L’homme s’assit en tailleur à l’avant de la scène, défiant l’assistance de son regard vitreux. Le gland de son pénis traînait dans la poussière des planches, on l’imaginait mutilé par les échardes de ce bois grossier. Le projecteur était passé au vert, un vert pareil à ceux qui réglaient la circulation, et qui fut comme le feu vert de la première réplique. Comble de l’art, celle-ci fut couverte par le bruit d’un train qui passait, trouvaille géniale du metteur en scène, contempteur ingénieux du jeu d’acteur redondant.&lt;br /&gt;Un autre personnage entra, en manteau de cuir noir. Ils s’exprimaient par bribes, les trains passaient, mais l’on comprit que le premier homme était emprisonné pour avoir eu des rapports coupables avec un adolescent. Il plaidait pour la liberté sexuelle de ces derniers, pour le démantèlement du carcan familial réactionnaire, pour la volupté homosexuelle, seul rempart contre l’oppression du capitalisme multinational.&lt;br /&gt;C’était un texte fort intelligent, bien ficelé, qui montrait que la Culture savait frapper au cœur de la Cité pour y éclairer les grands débats de sa lumière humaniste. C’était un texte qui prouvait que, toute tolérante et libertaire que fût la société, il y avait toujours des frontières à déplacer, des discriminations insoupçonnées, des préjugés qui se nichaient même chez des hommes aussi ouverts que Jean-Claude Verdot, chargé de mission au ministère des Cultures Solidaires. Car même Jean-Claude Verdot devait s’avouer que cette apologie de la pédérastie le choquait, ou plus précisément « l’interpellait », extirpant de son être des résidus de morale bourgeoise rassise. Grâce à l’art théâtral, la catharsis opérait magiquement, Verdot se prenait de sympathie pour le plaidoyer de ce pédéraste qui se comparait à Dreyfus et Martin Luther King.&lt;br /&gt;Le vocabulaire était décidément pauvre, la grammaire désarticulée. Cela procédait d’une recherche textuelle aussi bien que de la volonté que la pièce fût accessible aux jeunes des quartiers en difficulté. Il n’y en avait bien entendu aucun dans la salle, et aucun n’irait voir la pièce, mais l’auteur se conformait ainsi aux directives du ministère, ce qui avait facilité l’octroi d’une subvention. Et le public était content que le texte fût si démocratique, à la portée des exclus de la ploutocratie transnationale, car qui d’autre que le gouvernement pouvait prodiguer aux masses incultes les bienfaits des arts et des lettres ?&lt;br /&gt;Que ces masses ne s’intéressent nullement à cette pièce, ni aux pièces du TNC en général, qu’elles fussent illettrées à cause des « dysfonctionnements » de l’Ecole gouvernementale, on s’empressait de l’oublier pour mieux savourer, grâce au mauvais français et à l’indigence de la syntaxe, la bonne conscience de l’acte généreux.&lt;br /&gt;Le plaisir de Jean-Claude Verdot n’était bien sûr qu’indirect ; outre celui d’assister à une première au TNC et que ses amis le sachent, il jouissait d’adhérer au message social de l’œuvre, d’autant plus qu’il avait dû surmonter ses préjugés instinctifs. Car, sur le strict plan de l’agrément, la pièce n’en présentait aucun.&lt;br /&gt;Absence d’intrigue, langue pauvre, diction sans intérêt, décors minimalistes, éclairages sous-marins, la vue, l’ouïe, l’intelligence étaient volontairement sevrées, pour faire place nette à la réalité sociale et sa dénonciation.&lt;br /&gt;D’ailleurs, il faut l’avouer, la &lt;em&gt;copine&lt;/em&gt; de Jean-Claude semblait s’ennuyer. Elle trépignait sur son siège. Non pas qu’une quelconque infériorité intellectuelle ou artistique l’eût empêchée  d’apprécier la pièce, car les êtres étaient rigoureusement égaux, mais sans doute quelque scandaleux résidu d’inégalité tapi dans le système éducatif expliquait les insuffisances de sa formation. Car pour comprendre la création contemporaine, il fallait y être soigneusement préparé. Celle-ci ne s’adressait pas à l’homme naturel, hétérosexuel, individualiste, agressif, territorial, intrinsèquement inégalitaire et donc &lt;em&gt;mauvais&lt;/em&gt;, mais à l’Homme Nouveau, débarrassé par l’éducation de ses mauvais instincts. Et la copine de Jean-Claude Verdot avait reçu une éducation incomplète, car elle était passée par une filière technique – les forces de progrès luttaient pour l’abolir mais le patronat s’y opposait – où la préparation à un métier l’emportait sur les disciplines citoyennes.&lt;br /&gt;Pour ces raison, couvait en Jean-Claude l’idée semi-consciente que bien qu’elle fît très convenablement l’amour et se passionnât pour les bonnes causes, elle n’était pas tout à fait « sortable ». Elle n’aurait pu soutenir une conversation avec un Félix de Rocquencourt.&lt;br /&gt;Pendant l’entracte, ils ressentirent une certaine gêne.&lt;br /&gt;-Alors, ça te plaît ?&lt;br /&gt;-Oui, oui…euh…oui.&lt;br /&gt;-Une splendide épure, ne trouves-tu pas ?&lt;br /&gt;-Ca veut dire quoi ?&lt;br /&gt;Les lacunes de vocabulaire de sa &lt;em&gt;copine&lt;/em&gt; agaçaient Jean-Claude. Elle lui demandait le sens des mots qu’il utilisait brutalement, comme si cela eût été grossier de sa part, et ne montrait pas l’humilité admirative et le désir qu’il l’élevât à lui, qu’on aurait attendu de la part d’un être sain.&lt;br /&gt;-Une épure…cela veut dire épuré…pur, en quelque sorte…débarrassé des fioritures…une œuvre classique…sans concession…rugueuse…âpre…&lt;br /&gt;Le sens précis du mot épure échappait aussi à Jean-Claude Verdot, c’était un mot qu’on utilisait dans le cercle de ses amis, son usage remontait à quelque professeur de culture générale de l’Institut d’Etudes Politiques, c’était une façon de dire que l’on était capable de formuler son propre jugement sur une pièce et de la louer pour ce qui ne s’y trouvait pas. Mais il n’y avait aucun lien entre la structure géométrique d’une épure et une quelconque idée associée à l’usage du mot dans ce contexte ; c’était en fait une manière sophistiquée, bien qu’incorrecte au regard de la langue, de dire que la pièce était « pure », parce que « pur » était un mot trop simple, mais aussi trop majestueux pour qu’on l’appliquât à une œuvre du TNC, cela aurait sonné bizarre et incongru ; « pur » suggérait « naturel », et le ministère des Cultures Solidaires et tous les autres ministères du gouvernement luttaient contre la nature humaine, qui était même, en quelque sorte, l’ennemi public numéro un. Donc, « épure », cela signifiait « pur », mais dans le contexte raisonné, construit, planifié et lisible, de la nouvelle culture solidaire. Cérébralement pur, politiquement pur, mais pas pur comme une source ou un taillis, et encore moins comme le galop de la panthère pourchassant l’antilope.&lt;br /&gt;-Pour être rugueux, c’est rugueux, conclut sa &lt;em&gt;copine&lt;/em&gt;, dont le regard osait lancer des éclairs d’ironie pétillante.&lt;br /&gt;C’était horrible. Les lycées techniques faisaient décidément bien mal leur travail. Il y avait derrière cette remarque tout un gros bon sens bourgeois, voire paysan, et cela plongea Jean-Claude Verdot dans une profonde détresse. Il y avait une ombre à son bonheur. Sa &lt;em&gt;copine&lt;/em&gt; faisait très correctement l’amour, ils avaient d’excellents orgasmes, leurs rapports sexuels étaient en parfaite conformité avec les normes enseignées à l’école – à l’exception peut-être d’un détail que nous aborderons au chapitre suivant ; mais on ne pouvait pas tolérer ce mépris buté pour une production que toute la critique, &lt;em&gt;Cyber-Art&lt;/em&gt; en tête, reconnaissait comme exceptionnelle.&lt;br /&gt;Ce fut donc de sombre humeur qu’ils allèrent se rasseoir au commencement du second acte. Mais celui-ci se révéla bien plus animé que le premier, sans perdre de son austérité âpre et rugueuse, grâce à une géniale trouvaille de mise en scène. Au fur et à mesure que se déroulait l’action, ce qui n’est qu’une façon de parler puisqu’il n’y en avait pas, un crescendo de bruitages évoquait de façon saisissante une émeute urbaine. Sirènes de police, explosions de cocktails Molov, flammes qui crépitent, foule courant dans tous les sens cris…Comble de l’art, une légère odeur de gaz lacrymogène flottait dans la salle. C’était maintenant de façon directe que la pièce agissait sur les esprits. On s’attendait à ce que les émeutiers fissent irruption sur scène et s’en prennent au pédéraste (dont les répliques étaient toujours régulièrement couvertes par des bruits de trains), cela introduisait une tension, une instabilité qui stimulait l’attention. Dans cette angoisse, les répliques prenaient un relief particulier, elles évoquaient la fragilité de la condition humaine, l’absurdité tragique que la mort confère à nos actes. Les rythmes cardiaques s’accéléraient, la &lt;em&gt;copine&lt;/em&gt; de Verdot ne bâillait plus, les spectateurs se regardaient, incrédules, l’effet était particulièrement réussi, on vivait un grand moment d’Art, et personne ne s’y était attendu. Les critiques, assis au premier rang, griffonnaient fébrilement, tandis que les sirènes se faisaient plus oppressantes, que l’on entendait les pierres percuter les carrosseries et les explosions des lampadaires, et qu’une odeur de plastique brûlé se mêlait maintenant à celle de gaz lacrymogène. Ils allaient pondre des papiers colossaux, obtenir de leur patron un titre en première page, on rameuterait les foules, les cars scolaires, la pièce allait faire un triomphe…&lt;br /&gt;Les bruits d’émeute s’éteignaient graduellement comme le second acte s’achevait. Les cris étaient plus espacés, les sirènes d’ambulances succédaient à celles des pompiers, des volets s’ouvraient, on entendait vaguement les bavardages des badauds…&lt;br /&gt;C’est le sourire aux lèvres que le public sortit de la salle. Les gens étaient impatients de partager leurs impressions. On se regardait avec la connivence des élus. Pourtant, les exclamations qui provenaient du hall d’entrée exprimaient plus la surprise que l’admiration. Et quand Jean-Claude Verdot et sa copine traversèrent à leur tour, ils furent également surpris. Ils y avait des cars de CRS dans tous les sens. Ca et là, les véhicules et les poubelles brûlaient. Des blocs de béton, venus d’on ne sait où, parsemaient la chaussée. La magnifique verrière de Sung-Jun avait été réduite en miettes. Leur surprise fut encore plus grande quand, après avoir franchi quelques cordons de police, ils virent que leur voiture n’était plus qu’une carcasse fumante. Ils avaient pris pour un artifice de mise en scène, l’écho de l’authentique émeute qui avait éclaté aux abords du théatre. Sans doute des jeunes des quartiers en difficulté…&lt;br /&gt;On ne savait rien de ce qui avait provoqué les affrontements. Les flics ne voulaient rien dire. La réprobation et la consternation se répandaient dans la foule des spectateurs, dont beaucoup avaient retrouvé leur voiture calcinée. Ils étaient contraints d’attendre sur le parvis que les autorités les prennent en charge. Le quartier était encore bouclé et le métro ne circulait plus.&lt;br /&gt;-Tout de même, ils exagèrent, murmurait-on.&lt;br /&gt;-On ne sait pas tout ce que ces jeunes ont vécu…&lt;br /&gt;-La misère des quartiers…&lt;br /&gt;-C’est sans doute encore une provocation policière…&lt;br /&gt;-Qu’est-ce qu’on attend pour leur proposer des activités culturelles au lieu de les parquer dans des cités sordides ?&lt;br /&gt;-Tant que le gouvernement n’appliquera pas une vraie politique de la ville, on n’a que ce qu’on mérite.&lt;br /&gt;-Et il faudrait en finir avec ce satané conflit au Proche-Orient…&lt;br /&gt;-Et avec toutes les discriminations, ma petite dame !&lt;br /&gt;-Sans compter le poids des guerres coloniales…&lt;br /&gt;-…l’exclusion…l’échec scolaire…qui sont tant porteurs de souffrance…&lt;br /&gt;-Mais qu’est-ce qu’ils font, on ne va pas rester plantés là toute la nuit ?&lt;br /&gt;-Si ces salopards d’assureurs vous remboursent votre voiture à la moitié du prix de l’Argus, vous aurez bien de la chance.&lt;br /&gt;-Qu’est-ce qu’ils attendent pour construire des logements sociaux ?&lt;br /&gt;-Pour mettre en place une allocation d’insertion ?&lt;br /&gt;-Et la prison, Monsieur ! Vous oubliez la prison ! Alors que tous les psychologues…les études les plus sérieuses…ont incontestablement démontré…qu’un suivi psychologique personnalisé…accompagné par une ambitieuse politique de réinsertion…&lt;br /&gt;-…A croire qu’ils attendent que tout ait brûlé pour renforcer les programmes d’éducation citoyenne…&lt;br /&gt;-« Ils » n’ont jamais fait de politique de prévention, alors après qu’ »ils » ne viennent pas se plaindre…&lt;br /&gt;-Ils n’ont qu’à arrêter de harceler les jeunes !&lt;br /&gt;-On devrait interdire à la police de s’en mêler. Il y a les médiateurs, les comités de quartier…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Seule, dans son coin, Nicole Michaud, qui avait payé sa place au poulailler par de longues heures d’attente, se taisait. Elle n’était pas contente. Sa voiture n’avait pas brûlé, car elle n’en possédait pas. Elle n’avait jamais pu retenir la formule de la distance de freinage ni la longueur de l’intervalle qui sépare deux traits blancs sur une route départementale, en conséquence de quoi on l’avait jugée inapte à la conduite. Elle pensait que son aptitude à se déplacer dépendait du bon vouloir des jeunes des quartiers sensibles, de même que les habitudes des dealers régissaient les itinéraires compliqués qu’elle empruntait pour quitter son quartier. Elle se demandait quel rapport il pouvait y avoir entre le champ de ruines qui s’étendait sous ses yeux et les pieux préceptes républicains qu’elle avait enseignés pendant trente ans. Et aussi comment tant de doctes esprits avaient professé qu’il suffisait, pour que tout s’arrangeât, de répliquer à l’infini la grisaille absconse des centres culturels et des pièces telles que celle qu’elle venait de subir, si désespérément identique à tout ce qu’elle avait ingurgité depuis le début de son odyssée culturelle.&lt;br /&gt;Nicole Michaud avait perdu ses défenses. La nature humaine reprenait le dessus. Un irrépressible sentiment de révolte couvait en elle. Elle avait besoin d’un sérieux suivi psychologique.&lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/7419585-109398966130670412?l=pyramidedesbesoins.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/feeds/109398966130670412/comments/default' title='Post Comments'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=7419585&amp;postID=109398966130670412' title='3 Comments'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/109398966130670412'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/109398966130670412'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/2004/08/chapitre-8.html' title='CHAPITRE 8'/><author><name>zek1917</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>3</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-7419585.post-108922383550226743</id><published>2004-07-07T11:10:00.000-07:00</published><updated>2004-08-31T15:04:46.973-07:00</updated><title type='text'>CHAPITRE 7</title><content type='html'>&lt;div align="justify"&gt;Le 7 Avril à six heures du matin, le quatrième régiment d’infanterie de marine parachutiste établit sa position au musée Norbert Walsung. Le premier détachement, sous les ordres du capitaine Speyer, déploya un cordon de sécurité autour du bâtiment central, tandis que trois soldats prenaient pied à l’entrée de la boutique. Hervé de Berneuil abritait le second détachement chargé de la protection des œuvres majeures abritées par le musée. Il commença par installer une mitrailleuse aux abords d’une gigantesque sculpture représentant une allumette grillée, puis, s’avisant que le flanc gauche de l’œuvre était vulnérable, y posta deux sentinelles armées de fusils mitrailleurs. Il constitua deux patrouilles mobiles pour la surveillance des œuvres de moindre qualité. Il en envoya une troisième à la régie technique, où l’on contrôlait les hologrammes et les vidéos ; elle serait relevée par le bataillon du Génie qui devait arriver le lendemain. Enfin, deux éclaireurs partirent à la recherche du Sung-Jun, le clou du musée, si célèbre que sa feuille de route ne mentionnait ni sa nature, ni son emplacement.&lt;br /&gt;Tous les quarts d’heure, il faisait le point par radio avec Speyer, qui s’inquiétait pour la boutique ; les terroristes ne prétendaient-ils pas s’attaquer à la « marchandisation de l’art » ? Des pétards, des boules puantes, voire un engin explosif pouvaient aisément se dissimuler parmi les gommes, les porte-clés et les objets dérobés. Ayant donné ses consignes à l’adjudant chargé de la batterie, Berneuil entreprit, avec le reste de ses soldats, l’exploration méthodique des autres salles. Le ministère lui avait recommandé une attention particulière aux œuvres dérangeantes, provocatrices et subversives. Il repéra quatre cuvettes de WC harmonieusement accrochées à une cloison métallique ; bien qu’elle ne lui évoquassent, après tout, que les latrines collectives d’une caserne, il décida qu’elles étaient suffisamment subversives, dérangeantes et provocatrices pour y poster deux grenadiers-voltigeurs équipés de casques lourds. Les distributeurs de chewing-gum remplis de mégots, capsules de bière, fragments d’emballages plastique et tampons hygiéniques usagés lui semblaient au contraire d’une banalité désolante. Même le musée de Djibouti en possédait, et les autorités locales s’étaient félicitées publiquement de cette entrée en souplesse de la corne de l’Afrique dans la modernité occidentale. Il y avait pas mal de carcasses de voitures, tas de ferraille et autres monticules informes de matériaux hétéroclites dont la subversivité, la dérangeance et la provocativité étaient difficiles à juger. Incapable d’interpréter le vide léthargique dans lequel ces œuvres le plongeaient, Berneuil décida d’aborder la question d’une façon plus militaire. Tout cela était beaucoup trop exposé, manquait de couverture ; l’agencement du musée ignorait visiblement les considérations de sûreté. Certaines salles étaient impossible à défendre, elles avaient trop de portes et y poster des troupes était dangereux, car elles risquaient d’être prises à revers. C’est pour cette raison qu’il renonça à défendre quatre poutres métalliques enfoncées dans un sol de gravier. Cela était une grave erreur, car quoique peu provocatrices ni subversives, ces quatre poutres n’étaient autre que le fameux Sung-Jun, qu’on avait omis de signaler par une pancarte pour ne pas faire affront à la notoriété de l’artiste. En revanche, il déploya un lance-roquette anti-char à côté d’une plantation de bambous, parce qu’elle se trouvait dans le coin d’une pièce facile à défendre, sans se douter qu’il ne s’agissait pas d’une œuvre d’art, mais d’un élément sans valeur de la décoration du musée. De même, il chargea un commando de protéger quatre toiles hyperréalistes qui représentaient des fesses de femme grumeleuses et pleines de graisse, car elles le dérangeaient, ignorant que l’art vivant de Deborah Gonzalez reléguait ces aimables anecdotes au rang de témoignage d’un passé révolu. En somme, il était plus facile de bombarder des moudjahidines que d’analyser les fines évolutions de l’avant-garde internationale.&lt;br /&gt;Après l’attaque contre l’exposition de Deborah Gonzalez, le gouvernement avait rapatrié les troupes stationnées à Djibouti pour protéger les sites culturels. Parmi ceux-ci, le musée Walsung était le plus sensible, car, emblématique de l’audacieuse politique artistique de l’Etat, il avait déjà été attaqué et l’on murmurait que les terroristes avaient glissé des menaces dans une demande de financement au ministère. Immédiatement après le départ des français, les combattants d’Allah s’étaient emparés de trois villages, se livrant, d’après certaines sources, à d’atroces massacres dont la presse n’avait pas parlé.&lt;br /&gt;Prendre position dans un musée d’Art Contemporain s’apparentait à la conquête d’un désert exposé aux attaques ennemies. Les salles étaient immenses ; les œuvres, souvent gigantesques, très éloignées les unes des autres. Il ne suffisait pas de placer un escadron au pied d’une sculpture totémique de dix-sept mètres de haut ; il fallait encore assurer le sommet du totem contre les projectiles : bombes à eau, cocktails Molotov, grenades…Inversement, il avait été plus facile d’empiler les sacs de sable autour d’une espèce de tortillon de fil barbelé qui évoquait un paraboloïde hyperbolique ou quelque autre surface savante.&lt;br /&gt;D’ailleurs, l’Etat Major Général des Armées étudiait sérieusement, en collaboration avec le ministère des cultures solidaires, la mise en place de normes de sécurité pour les œuvres plastiques, qui les rendraient moins vulnérables au sabotage. On priverait de subventions publiques les créations qui n’obéiraient pas à ces normes, ce qui signerait leur mort artistique. Certes, des collectifs ne manqueraient pas de protester contre cette entrave à la liberté de l’artiste, mais la situation d’urgence ne la justifiait-elle pas ?&lt;br /&gt;Il y avait un aquarium tropical dont les poissons espiègles et multicolores s’ébrouaient parmi les finesses fractales de coraux du pacifique, et Berneuil décida à juste titre de le laisser sans protection – situé près de la cafétéria, et trop vivant et coloré pour une œuvre contemporaine, l’aquarium ne pouvait, selon Berneuil, qu’appartenir au décor. En vérité, prévu pour le siège d’une grande banque, autre client de Géant Construction, celui-ci avait été installé par erreur, et les syndicats avaient refusé de le démonter. Félix de Rocquencourt, ulcéré par sa ringardise, voulait le faire dynamiter mais le contrôleur financier refusait d’autoriser le financement d’une telle opération, tandis que la commission de sécurité s’y opposait au motif qu’elle serait trop dangereuse.&lt;br /&gt;En revanche, les immenses draps blancs accrochés à un fil à linge le laissaient perplexe. Fallait-il y voir une œuvre lourde de sens, hommage au labeur des femmes de la Méditerranée, opprimées par des millénaires de domesticité Ou quelque gardien logeait-il à proximité, profitant des heures de fermeture pour faire sécher ses affaires ? Ou encore, un collectif d’artistes en quête de légitime reconnaissance, des exclus protestant contre l’injustice de leur sort, venaient-ils d’occuper les lieux ?&lt;br /&gt;Dans ce dernier cas, que faire ? L’Etat-Major n’avait donné aucune instruction. Lors d’un discours fondateur repris intégralement par le journal Le Monde, le chef du gouvernement avait soutenu toute transgression pourvu qu’elle aidât à la construction d’une société meilleure. D’autre part, les squatteurs appartenaient peut-être à un gang de saboteurs, et il fallait alors les neutraliser. Après réflexion, il envoya un détachement d’élite, bardé de lunettes infrarouge, talkie-walkies et radars portatifs, à la recherche d’éventuels occupants.&lt;br /&gt;On entendait le bourdonnement d’un hélicoptère de l’aéronavale, équipé de missiles air-sol, qui survolait le musée. Les détachements du Génie venaient d’arriver, ayant déjà installé quatre batteries de « Milan » pour défendre l’extérieur du musée. Le lendemain, Félix de Rocquencourt et un membre de l’Etat-Major inspectaient les troupes. &lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/7419585-108922383550226743?l=pyramidedesbesoins.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/feeds/108922383550226743/comments/default' title='Post Comments'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=7419585&amp;postID=108922383550226743' title='2 Comments'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/108922383550226743'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/108922383550226743'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/2004/07/chapitre-7.html' title='CHAPITRE 7'/><author><name>zek1917</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>2</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-7419585.post-108905971075324561</id><published>2004-07-05T13:34:00.000-07:00</published><updated>2004-08-31T15:06:56.976-07:00</updated><title type='text'>CHAPITRE 6</title><content type='html'>&lt;div align="justify"&gt;Le 26 janvier, à 10h45 du matin, Jean-Claude Verdot compulsait une pile de dossiers de financement. De nombreux artistes demandaient de l’argent au gouvernement, et la pile était haute. Lorsqu’il ressentait une certaine fatigue, Jean-Claude lisait un article dans le journal &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt; avant de se remettre à la tâche.&lt;br /&gt;Dans le journal &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt; les nouvelles étaient bonnes. Il était désormais clair que les jeunes qui avaient battu à mort la petite vieille n’avaient nullement l’intention de l’assassiner. Ils voulaient simplement l’intimider et avaient frappé un peu trop fort. Par ailleurs, le témoin qui les avait vus attacher son cadavre à l’arrière du véhicule volé et le traîner sur le chemin caillouteux avait été confronté aux jeunes et s’était rétracté. Une psychologue de l’université de Rouen expliquait aux lecteurs du &lt;em&gt;Monde&lt;/em&gt; à quel point c’était une triste histoire, une lamentable parabole du mal de vivre de toute une jeunesse de banlieue en détresse, mais aussi un fait divers révélateur des difficultés d’insertion des personnes âgées à l’ère de la carte à puce et du world wide web. En somme, ce fait divers était presque une bonne chose, car il permettait à la psychologue et au journal &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt; de s’interroger sur les problèmes collectifs de la société actuelle et sur les mesures concertées que devraient prendre les pouvoirs publics pour remédier à la situation. La psychologue affirmait que la culture était une voie privilégiée de la conscience citoyenne. C’est donc tout imprégné du caractère hautement politique – au sens noble du terme – donc sacré – de sa tâche que Jean-Claude Verdot s’empara de la première demande de financement.&lt;br /&gt;Elle émanait d’un jeune cinéaste plein de promesses qui réclamait à la collectivité sa juste contribution à un premier long-métrage. Elle incluait deux lettres de recommandation ; l’une de Markowicz lui-même, l’autre d’un metteur en scène dramatique, qui avait laissé le souvenir inoubliable d’une &lt;em&gt;Mère Courage&lt;/em&gt; crépusculaire, transposée dans un ghetto de Varsovie onirique, peuplé de mutants chauves vêtus de manteaux gris.&lt;br /&gt;Le premier long-métrage du jeune cinéaste plein de promesses décrivait les incertitudes amoureuses d’une jeune femme en quête de son identité sexuelle après que son partenaire fût mort du sida. Un projet original et résolument contemporain, qui réveillerait la vigilance de la bourgeoisie intellectuelle laïque de la rive gauche, et que Jean-Claude gratifia de la note de 17/20.&lt;br /&gt;Mais le second projet était plus audacieux. En outre, il émanait d’une femme, et Félix de Rocquencourt, s’appuyant sur un discours fondateur du ministre, avait donné priorité à la création féminine. Il était démontré que les femmes lisaient trois fois plus que les hommes, fréquentaient un virgule soixante-deux fois plus les musées et représentaient soixante-douze pour cent des abonnements de théâtre. Il y avait vraiment de quoi se réjouir, mais alors pourquoi la majorité des créateurs n’étaient-elles pas des créateuses ? Ce scandale devait cesser immédiatement, et le Ministère des Cultures Solidaires s’y employait grâce aux bourses « femmes fécondes ».&lt;br /&gt;Donc, le projet audacieux de cette jeune créatrice décrivait comment un adolescent, à la suite d’une expérience incestueuse traumatisante, découvrait petit à petit son homosexualité, au fil de ses errances urbaines entre Mabillon et Richard-Lenoir. Il fut noté 18/20.&lt;br /&gt;Mais le troisième projet semblait au fond plus alléchant, en même temps que comique et véritablement citoyen. Une sympathique bande de jeunes originaires d’un quartier qui bouge infiltre un groupuscule d’extrême-droite pour y déjouer un complot contre un candidat écologiste aux élections législatives. Il reçut la note de 18,5/20.&lt;br /&gt;Enfin, le projet « mémoire vivante de l’Holocauste » ne reçut que 16/20 ; malgré l’importance accordée par le ministère au devoir de mémoire, on avait reçu des instructions pour éviter de froisser les sensibilités en ces temps de friction au Proche-Orient ; il aurait été dommage de compromettre une paix durable en jetant de l’huile sur le feu, Jean-Claude Verdot en était convaincu bien qu’il ne s’attardât pas à se demander pourquoi le projet « mémoire vivante de l’Holocauste » risquait de compromettre une paix durable.&lt;br /&gt;Après quatre dossiers de financement, il ressentait une fatigue légitime. Il alla prendre un café avec sa collègue Odile et reprit la lecture du &lt;em&gt;Monde&lt;/em&gt;. A la page 7, un dignitaire socialiste dénonçait l’égoïsme scandaleux des Etats-Unis. Ils refusaient de collaborer à la lutte contre le réchauffement global, préparaient des guerres iniques et réclamaient un statut d’exception pour leurs troupes. Ils avaient abusé de leur supériorité technologique pour bâtir un système de défense spatiale inviolable, au mépris de leurs alliés et sans en référer à la communauté internationale. Pire, ils semblaient bien préparer des manipulations climatiques dans le but d’inverser le Gulf Stream, ce qui infligerait à l’Europe des hivers rigoureux dont elle ne se relèverait jamais. L’auteur écumait de rage à l’idée que leur suprématie militaire empêchait toute force de paix internationale de faire rendre gorge à cet état fripon. Les pauvres y mouraient de faim et les monopoles maintenaient le reste de la population dans la disette morale et culturelle. L’auteur appelait de ses vœux la construction d’une Europe humaniste, centrée sur l’homme, où l’Etat, médiateur des solidarités, garant des droits de l’homme, soulagerait les souffrances morales et intellectuelles des hommes. Il fallait en finir avec cette clique de milliardaires avides, qui, du haut de leurs gratte-ciel de Wall Street, opprimaient la planète entière.&lt;br /&gt;Revigoré par l’idée que l’Europe humaniste ne se ferait jamais sans le ministère des cultures solidaires, Jean-Claude Verdot attaqua gaillardement les dossiers suivants.&lt;br /&gt;Dans la section « arts plastiques », un « collectif pour la vigilance » proposait d’ériger sur l’esplanade du musée Norbert Walsung une stèle où toute personne s’estimant victime de discriminations viendrait graver son nom. C’était citoyen et participatif, mais nullement conceptuel, ni cinétique, et ça sonnait désuet à l’ère des sculptures vivantes de Deborah Gonzalez. On aurait pu montrer plus d’audace. Des chargés de mission du Ministère revenaient de San Francisco, alarmés : les happenings scatologiques, expositions sadomasochistes et exhibitions génitales s’y multipliaient, reléguant Paris au statut de bourgade provinciale exclue de l’accouchement chaotique du nouvel art post-humain. On s’en préoccupait au plus haut niveau de l’administration, mais Jean-Claude Verdot pouvait contribuer au sursaut national en faisant avorter les projets réactionnaires et surannés. &lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/7419585-108905971075324561?l=pyramidedesbesoins.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/feeds/108905971075324561/comments/default' title='Post Comments'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=7419585&amp;postID=108905971075324561' title='0 Comments'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/108905971075324561'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/108905971075324561'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/2004/07/chapitre-6.html' title='CHAPITRE 6'/><author><name>zek1917</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-7419585.post-108905683186611505</id><published>2004-07-05T12:46:00.000-07:00</published><updated>2004-08-31T15:08:00.303-07:00</updated><title type='text'>PREMIER INTERLUDE</title><content type='html'>&lt;div align="justify"&gt;&lt;em&gt;Un gang masqué sabote l’exposition de Deborah Gonzalez&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ils ont osé. Alors que les milieux artistiques se faisaient une fête d’accueillir enfin l’exposition de Deborah Gonzalez, cette créatrice peu connue du grand public mais que les spécialistes suivent avec attention, car elle est tout bonnement en train de révolutionner la sculpture, une bande de plaisantins sortis d’on ne sait où, au nez et à la barbe des agents du musée Norbert Walsung, coiffés de masques ringards et de mauvais goût, se sont permis d’asperger de peinture quatre des quarante modèles de l’exposition. Ainsi prend fin, à cause des incivilités de sauvageons inconscients, l’une des expériences esthétiques les plus originales du siècle qui s’annonce et dont la mise au point technique et chorégraphique, cela va sans dire, a requis des mois de travail. La plaisanterie aurait pu fort mal tourner, car l’un des modèles aurait dû être hospitalisé d’urgence et a bénéficié d’un arrêt de travail de deux mois. Fort heureusement, ses jours ne sont pas en d anger.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Interrogé par la presse, M. Z., directeur du musée Walsung, a fermement condamné cette attaque et a indiqué que des poursuites seraient engagées. Le délégué CGT des peronnels du musée s’est déclaré consterné par « cette atteinte inqualifiable à l’accès de tous à la culture ». « La direction, a-t-il poursuivi, est largement responsable de cet acte de sabotage. Ignorant les mises en garde des représentants syndicaux, elle a consacré – au nom d’une logique de rentabilité que nous dénonçons – des moyens tout à fait insuffisants à la surveillance et à la sécurisation de cet espace socio-culturel ».&lt;/em&gt;&lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/7419585-108905683186611505?l=pyramidedesbesoins.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/feeds/108905683186611505/comments/default' title='Post Comments'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=7419585&amp;postID=108905683186611505' title='0 Comments'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/108905683186611505'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/108905683186611505'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/2004/07/premier-interlude.html' title='PREMIER INTERLUDE'/><author><name>zek1917</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-7419585.post-108889646083616297</id><published>2004-07-03T16:13:00.000-07:00</published><updated>2004-08-31T15:08:40.170-07:00</updated><title type='text'>CHAPITRE 5</title><content type='html'>&lt;div align="justify"&gt;Le lundi 25 Mars, Nicole Michaud, pré-retraitée de l’éducation nationale, sortit de chez elle pour se rendre à l’exposition de Deborah Gonzalez. Il faisait un froid à ne pas mettre un dealer dehors. Elle fit un léger détour pour prendre le métro, car elle voulait éviter une bande de types assez sales, accompagnés de bergers allemands, qui mendiaient de l’argent et des cigarettes. Elle les connaissait bien, ils n’étaient pas dangereux, il suffisait de leur répondre gentiment, en souriant ; on exprimait ainsi sa solidarité, on les reconnaissait comme des semblables. Mais le matin du lundi 25 Mars Nicole Michaud était fatiguée, elle n’avait pas envie de sourire à ses semblables, à vrai dire elle n’était plus très sûre qu’il y eût quoi que ce soit de semblable entre eux et elle, si ce n’est une structure anatomique qu’elle partageait également avec la plupart des mammifères.&lt;br /&gt;Le trajet en métro se passa sans encombres ; les vitres étaient rayées comme d’habitude, et ça l’agaçait un peu plus que d’habitude, bien qu’elle fût parfaitement consciente que 1°) ce genre de vandalisme n’était pas très grave, il n’y avait pas de quoi fouetter un chat et 2°) il disparaîtrait une fois qu’on aurait traité collectivement les problèmes de fond, sociologiques, économiques, et culturels.&lt;br /&gt;L’œuvre de Deborah Gonzalez inaugurait un musée d’art contemporain qu’on venait de construire en bordure du périphérique. Personne ne savait qui était Norbert Walsung, qui avait donné son nom à l’édifice. Mais on racontait que le financement en avait été douteux. Félix de Rocquencourt aurait usé de toute son influence auprès du Président. On avait dû renoncer à des crèches, des écoles, des hôpitaux. Il y avait eu un mort, dans des circonstances peu claires.&lt;br /&gt;En sortant du métro, Nicole Michaud fut éblouie. Il y avait tout d’abord une vaste esplanade, digne d’un grand pèlerinage chrétien ou musulman. Elle témoignerait, pour les archéologues des millénaires à venir, de l’immense ferveur que drainait l’Art Contemporain. Des fontaines pyramidales, cubiques et sphériques, conçues par rien moins que Sung Jun (car pourquoi pinailler quand on construit dans l’intérêt collectif ?), rythmaient cette étendue de béton que des générations futures plus pragmatiques pourraient aisément reconvertir en piste d’atterrissage. [Le Ministère des Cultures Solidaires, cependant, veillait à ce que ces générations évitent de sombrer dans un plat matérialisme.] Bien entendu, skatemen et rollerwomen slalomaient entre les fontaines, et leurs jambières fluorescentes dessinaient des serpentins de carnaval dans la terne lumière de l’hiver finissant. A ces heures matinales, il n’y en avait pas trop, c’étaient surtout des quadragénaires convertis fraîchement aux sports de glisse.&lt;br /&gt;Le musée proprement dit se composait d’un mur circulaire en béton qu’aucune ouverture ne perçait, coiffé d’une coupole en plexiglas soutenue par un treillage métallique. De mauvaises langues auraient comparé cet édifice à une prison, incapables de comprendre que l’absence de fenêtres symbolisait les vertus d’intransigeance revendiquées par l’art contemporain.&lt;br /&gt;Une équipe spéciale de jeunes défavorisés embauchés sous contrats spéciaux était chargée de nettoyer la coupole ; c’était un travail héroïque, il fallait s’accrocher à une corde et ramper comme un insecte sur les parois glissantes, à la manière d’un héros mutant de comic américain. La CGT et le Comité Hygiène et Sécurité du Travail avaient protesté, mais on ne pouvait laisser la poussière s’accumuler sur un musée d’art contemporain, cela aurait été plus qu’inconvenant : politiquement suspect ; et le ministère avait débloqué des crédits pour financer les moyens accrus et les aménagements du temps de travail offerts à la CGT pour solde de tout compte.&lt;br /&gt;Il y avait une longue queue, mais réservée aux touristes, car Nicole Michaud en tant que parisienne et pré-retraitée de l’éducation nationale bénéficiait de la sollicitude particulière des autorités, et possédait un passe d’accès direct aux espaces muséographiques de la capitale.&lt;br /&gt;La direction du musée avait fait un effort particulier d’insertion des handicapés dans le monde du travail. De nombreux gardiens se déplaçaient en fauteuil roulant, certaines caissières émergeaient de sérieux troubles psychiques, d’autres employés étaient secoués de bégaiements et de tics douteux ; au stand d’information, on avait le faciès nettement mongoloïde, tandis qu’au vestiaire, on se mourait en toussotant de quelque déficience immunitaire terminale.&lt;br /&gt;L’œuvre révolutionnaire de Deborah Gonzalez, pionnière de l’Art Vivant, mettait en scène une cinquantaine d’hommes nus âgés de plus de quarante-cinq ans. Ils provenaient de tous les milieux : artistes, marginaux, pères de famille, sportifs, magnats de la publicité et professeurs de lettres classiques. Ils avaient affirmé dans la presse leur fierté de prêter leurs corps à cette expérience unique. On les exhibait dans des cages de matériaux divers, mais tous bio-dégradables : bambou, sisal, papyrus, liane, branches de platane, contreplaqué, etc. « Ce qui m’intéresse avant tout, avait effrontément déclaré l’artiste à la revue Cyber-Art, c’est l’homme dans sa nudité. » Elle leur avait rasé le crâne pour y apposer sa signature. Le Nouvel Observateur avait consacré un numéro spécial à l’exposition, sur le thème « la femme se réapproprie le corps de l’homme ». Une cinquantaine d’intellectuels, plasticiens, créateurs, chercheurs et journalistes, y exprimaient leur point de vue. L’Art Vivant de Deborah Gonzalez empruntait directement, concrètement et physiquement à la nature. Les avant-garde précédentes s’en trouvaient brutalement reléguées aux poubelles de l’histoire.&lt;br /&gt;Bien qu’originaire de San Francisco, Californie, Deborah Gonzalez avait choisi de vivre à Paris.&lt;br /&gt;Nicole Michaud scrutait les corps avec curiosité ; ils n’évoquaient ni la force des héros antiques ni celle des Monsieur Muscle et autres stars de la gonflette ; ils étaient plutôt flasques, fripés, la queue pendante et, honteux et prostrés, se figeaient en poses humiliées, spontanément ou en vertu des instructions données par l’artiste ; leurs chairs au seuil de la vieillesse réfractaient les ombres blafardes des projecteurs sépias, gris et violacés ; c’était toute la détresse du mâle blanc occidental après qu’il eut déposé le fardeau de l’Histoire. Elle ressentait une émotion subtile comme à des funérailles touchantes, quelque chose de discret et racinien que mettait en relief le ronronnement de la climatisation et l’écho lointain des caisses enregistreuses de la boutique.&lt;br /&gt;On avait le droit de toucher, c’était prévu dans le concept, c’était l’ultime transgression, l’ultime démolition de la fiction d’un art respectable ; mais elle n’osait pas, elle restait en retrait, fascinée par cet hommage poignant. Autour d’elle, les béotiens étouffaient leurs ricanements.&lt;br /&gt;Les modèles avaient les jambes grêles, les épaules voûtées et les côtes saillantes, leur corps n’avait plus rien à dire, il n’avait plus d’autre fonction que sa propre maintenance. Le plus triste c’était leurs fesses, piteux résidus de toutes les défaites.&lt;br /&gt;Forte de ses allocations, Nicole Michaud avait entrepris une méthodique odyssée culturelle Elle s’était d’abord entichée de voyages archéologiques – Angkor, Karnak, Cuzco – privilégiant, grâce à de nombreux ouvrages d’érudition, une lecture intelligente des vestiges. Puis ç’avait été le tour des grands musées de la planète, elle avait pris des cours d’histoire de l’art et s’était essayée à l’aquarelle. Ensuite, à cours d’argent, elle s’était reportée sur la scène littéraire, dévorant les derniers Fémina, Goncourt et Renaudot. Quand elle avait mal à la tête, elle posait son livre et allait voir un film – le cinéma du coin aimait les jeunes auteurs français, ce qui ne réglait pas toujours le mal de tête. Puis il y eut l’art cinétique, les plasticiens, les designers. Et aussi le théâtre d’avant-garde et la danse moderne. Rien de ce qui était culturel ne lui était étranger.&lt;br /&gt;L’effet produit par le brouet hétéroclite qu’elle ingurgitait quotidiennement se résumait à cet adjectif trivial : elle était contente. Il y avait toujours au moins une raison d’être contente dans chacune de ses expériences esthétiques. Elle était contente d’avoir vu ce qu’il fallait voir ; de retrouver ses souvenirs dans un roman à la mode ; du comique d’une sculpture trop volumineuse ; des vertus décoratives d’un motif pictural ; ou des provocations grivoises d’un artiste de rue ; ou parce qu’on avait tourné le film dans un quartier qu’elle connaissait. Contente d’avoir obtenu des places, d’être rentrée chez elle sans encombre ; que les décors fussent agréables à regarder ; que la musique ne lui eût pas autant cassé les oreilles qu’elle le craignait ; que le livre n’eût que quatre-vingt pages ; que l’entracte lui laissât le temps de manger un sandwich ; que la pièce fût écrite en une langue intelligible ; que le chorégraphe n’ait prévu que des coïts simulés ; que l’opéra se termine avant le dernier métro ; contente d’avoir acheté le catalogue de l’exposition et que le musée ne soit pas en grève. Que les pyramides soient à leur place et le Radeau de la Méduse pareil à lui-même. Qu’on dise du bien dans les journaux de ce qu’elle avait vu la veille. Qu’elle puisse en parler avec ses amies à l’heure du thé.&lt;br /&gt;En plus d’être contente, elle ressentait parfois (comme pour l’œuvre de chair vivante de Deborah Gonzalez) une émotion indicible, que, bien qu’appartenant à la bourgeoisie laïque intellectuelle et fonctionnariale, cette caste gardienne du Logos, elle aurait eu bien du mal à décrire.&lt;br /&gt;Celui-ci était accroupi par terre, la tête entre les épaules ; celui-là couché sur le ventre, scrutant les secrets de la terre ; un autre à genoux, dans une prière aux relents de blasphème ; un quatrième adoptait une pose neutre, mais des traces de piqûres et de modifications corporelles passées ponctuaient son corps. Au centre de l’exposition, l’artiste avait prévu un espace de méditation, où les visiteurs étaient invités à replonger en eux-mêmes. C’était un cercle magique tracé sur le sol, avec au centre un projecteur qui envoyait au plafond des figures abstraites, fractals, taches de Rochsach…&lt;br /&gt;Malheureusement, il y avait un type qui lisait le journal, que venait-il faire ici ? Il troublait sa méditation, elle ne pouvait s’empêcher de lire par dessus son épaule, alors qu’ici, en cet espace où se construisait la postérité, éclatait l’insignifiance des misères fugitives de l’actualité et des inepties ressassées par les hommes politiques. Mais c’était plus fort qu’elle, comme si ce fait divers banal eût droit de cité ici.&lt;br /&gt;Le centre sportif de Pourtrouville, dans le Val d’Oise, venait d’exploser pour la troisième fois. On avait retrouvé des bidons d’essence, des bouteilles de gaz déchiquetées et des traces d’explosifs professionnels. On soupçonnait une bande dont deux des membres avaient été condamnés à plusieurs mois de prison avec sursis pour des explosions du même genre. Ils avaient bénéficié de stages de réinsertion et d’un suivi psychologique personnalisé. La population était consternée et les édiles ne comprenaient rien. Pourquoi s’en prendre à l’emblème de leurs efforts généreux de solidarité et d’insertion des jeunes en difficulté ? La ministresse de la jeunesse et des sports en appelait au respect, au respect de la fête, au respect de l’amitié, au respect des valeurs communautaires, on lancerait une campagne de respect dans les écoles, il y aurait des expositions d’artistes citoyens sur le respect, les footballeurs iraient parler aux jeunes, on organiserait une fête du respect, avec des groupes de rock et des vedettes de la télé. La ministresse affirmait que l’aube de la jeunesse en fête aurait lieu, quoi qu’on en pense, car l’Etat et les collectivités locales recelaient des trésors de générosité, et l’on reconstruirait le centre sportif une troisième fois, une quatrième s’il le fallait, jusqu’à ce que ces jeunes comprennent à quel point les autorités les aimaient. La compassion, la compréhension, la tolérance et l’ouverture d’esprit, voilà les valeurs que défendait le ministère de la jeunesse et des sports, ainsi d’ailleurs que le ministère des cultures solidaires ; l’Etat formait un bloc compact d’énergie positive, caisse de résonance de toutes les bonnes volontés ; grâce à la fête du sport, la fête de la culture et la fête de la jeunesse, la bonté se propagerait inexorablement.&lt;br /&gt;Il y avait plein d’autres choses dans ce journal : des intellectuels s’exprimaient sur l’avenir du football, une responsable associative s’effrayait des progrès de l’obésité, l’agriculture française avait une fois de plus le couteau sous la gorge…&lt;br /&gt;Soudain on entendit des cris, ce fut une bousculade, çà et là des gens couraient avec des extincteurs, des sifflets retentirent ; la panique venait du fond de la salle, un bruit de sirène de police approchait, on entendait crier au scandale, d’autres affirmaient que c’était prévu, un happening de l’art vivant, la dernière trouvaille de Deborah Gonzalez. Nicole Michaud hocha la tête pour en savoir plus ; ça devenait presque amusant, l’un des modèles était couvert de peinture, il écumait de rage, on vit déguerpir deux Mickey, un Picsou, un King-Kong et un Steve MacQueen armés de bombes aérosol ; une escouade d’infirmiers débarqua, un autre modèle, tout aussi badigeonné, se roulait par terre, en proie à une crise de sanglots, sous l’œil ricanant d’un groupe de collégiens en pyjamas extra-large, gardés par une enseignante qui appuyait rageusement sur les touches de son téléphone. Un type en uniforme, à la forte odeur d’alcool, expliquait en bafouillant à une bourgeoise très en colère que bien qu’il portât un uniforme, il n’était en aucune façon responsable de la sécurité, qu’il répugnait à faire la police parce qu’il trouvait toute forme de répression moralement condamnable et qu’on avait requalifié son statut en celui d’animateur culturel. La bourgeoise s’emportait, invoquait le civisme et les valeurs républicaines. L’employé, dont le bafouillement croissant dégénérait en logorrhée inintelligible, lui répondait, semblait-il, qu’il croyait avant tout en la solidarité. Ils furent bousculés par trois bonshommes armés d’extincteurs qui criaient des ordres dans le micro de leur talkie-walkie. Un régisseur indiquait à la police la direction où avait fui le gang masqué ; des gardiens du musée repoussaient doucement la foule vers les sorties, on pouvait lire sur leur visage la satisfaction de rentrer chez eux plus tôt après ce divertissement imprévu.&lt;br /&gt;&lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/7419585-108889646083616297?l=pyramidedesbesoins.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/feeds/108889646083616297/comments/default' title='Post Comments'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=7419585&amp;postID=108889646083616297' title='1 Comments'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/108889646083616297'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/108889646083616297'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/2004/07/chapitre-5.html' title='CHAPITRE 5'/><author><name>zek1917</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>1</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-7419585.post-108889087243614488</id><published>2004-07-03T14:40:00.003-07:00</published><updated>2004-09-06T02:36:24.136-07:00</updated><title type='text'>CHAPITRE 4</title><content type='html'>&lt;div align="justify"&gt;Jusqu’à l’âge de quatorze ans, Anne de Rocquencourt avait été éduquée conformément aux principes de son père. Le premier d’entre eux : éradiquer les tabous judéo-chrétiens responsables de tant de névroses. Dès cinq ans il lui avait offert l’un de ces manuels éducatifs modernes qui dépeignaient sans fard la copulation. Puis il lui avait montré des cassettes vidéo pornographiques (choisies pour leur bon goût) afin qu’elle prît conscience de la sexualité dans toute sa richesse. Cependant, elle dut attendre l’âge de treize ans pour être dépucelée, par un camarade de collège en passe d’abandonner le cannabis pour essayer les drogues dures. L’année suivante, le camarade en question mourait sous un tramway, non sans avoir réduit ses parents à une extrême misère. Ce fut à la suite de cette tragédie qu’elle comprit que, contrairement à l’idéologie paternelle, elle n’avait pas exercé sa pleine liberté sexuelle, mais seulement tenté de répondre aux attentes de son père. Petite fille, verges et vagins en action ne lui évoquaient rien de plus que des quartiers de viande. Et l’instant triste et douloureux qu’elle avait enduré ne répondait ni à un désir, ni à un sentiment pour ce garçon qu’elle connaissait à peine, mais aux regards réprobateurs de son père, chaque fois qu’elle montrait trop d’intérêt pour son travail scolaire ou les livres édifiants du siècle dernier qu’il collectionnait, mais dont il désapprouvait la lecture.&lt;br /&gt;Le reste de son adolescence fut marqué par le silence. Elle évitait son père, lisait en cachette Spirou ou des ouvrages sur le scoutisme, écoutait en boucle les chœurs d’Aïda, tandis que Félix de Rocquencourt inaugurait les derniers happenings de l’art conceptuel. C’était une redécouverte clandestine de valeurs surannées, désormais interdites, ce qui n’ôtait rien à leur charme : la camaraderie, l’effort, le sacrifice, la loyauté. Elle profitait de la bibliophilie paternelle pour feuilleter les moralistes pompeux et grandiloquents, les tirades héroïques de Corneille et les sermons de Bossuet. Elle fréquentait en secret une association catholique (son père se doutait de quelque chose : elle ne s’éclatait pas assez, ne faisait pas assez l’amour). Elle pensa un temps entrer au Carmel.&lt;br /&gt;Ce fut au cours de cette période confuse qu’elle récolta la glu qui lui permettrait de recoller les morceaux. Sa mère était une petite bourgeoise de province, d’une lignée de notaires. Elle aspirait à fonder un foyer et à l’existence la plus banale qui soit. Jeune étudiante, elle s’éprit de Rocquencourt, qui lui inculqua les nouvelles morales à la mode. Elle ne sut résister à son magnétisme sardonique et à ses paradoxes. Il balaya ses rêves de midinette, lui fit comprendre que ce n’était qu’aliénation sociale, et entrevoir les désirs bestiaux qui couvaient en elle et ne demandaient qu’à briser leur carcan. Il l’initia à la psychanalyse, à l’amour libre, au lesbianisme. C’était l’époque de la jouissance sans entraves. Ils organisaient des soirées bruyantes, pleines d’intellectuels baveux, aux carrières jalonnées de pétitions, et pour qui le sens de l’histoire résidait dans les meurtres de la bande à Baader. Ca durait jusqu’à trois heures du matin, ils empêchaient Anne de dormir. Elle devait traverser la salle à manger pour aller aux toilettes, ils la dévisageaient comme du gibier, sous l’œil approbateur de ses parents ; l’année de ses douze ans, ils cédèrent presque à une vieille gouine qui la réclamait—ils disaient que ç’aurait été une expérience instructive, que ça l’aurait désinhibée ; une thérapeutique comme une autre, en quelque sorte.&lt;br /&gt;Il n’y avait rien à construire, pas de projet, pas de but. Juste des pulsions incohérentes, auxquelles la nouvelle éthique voulait qu’on cédât. Pour fuir le spectre du refoulement, de la frustration, de l’incapacité à jouir. Et aussi pour s’affranchir des contraintes sociales, car un axiome indiscutable posait qu’elles étaient plus pénibles, plus indignes et plus sordides que le nouvel esclavage de la jouissance. Mais alors, sa propre existence ne résultait que de la conjonction aléatoire de deux instincts animaux, dont les trajectoires s’étaient rencontrées en un point précis de l’espace-temps, dans un ensemble de mesure nulle. Il n’y avait là derrière aucune décision, aucun amour, aucun désir même, son être ne procédait que du déterminisme de la sève, elle n’était redevable à ses parents que du choix de l’avoir pas détruite au stade embryonnaire.&lt;br /&gt;La nature fortuite de son existence, avec son corollaire : l’impossibilité d’accéder au bonheur, fut confirmée lorsque son père laissa tomber sa mère comme une chemise trop usée. En vertu des préceptes libertaires et hédonistes qui régissaient le foyer, elle n’était pas en droit de se plaindre. L’homme comme la femme jouissaient d’une pleine autonomie dans leur recherche du plaisir. Ils n’étaient liés par aucun pacte, aucune convention bourgeoise, et même si un contrat eût profité aux deux parties, il fallait y renoncer, au nom de la lutte contre les institutions patriarcales. Mais concrètement, cela signifiait que la mère d’Anne se retrouvait à la rue, parfaitement démunie ; et ce jour-là elle comprit qu’elle représentait un cas unique et non prévu dans le schéma directeur de l’humanité en marche, en ceci que les buts factices que le système oppresseur lui avait supposément assignés, coïncidaient très exactement avec ses pulsions animales, qui n’avaient donc nullement besoin d’être refoulées : à savoir couler une vie heureuse avec l’homme qu’elle aimait. Mais il aurait fallu s’en rendre compte vingt ans plus tôt, et cela aurait déclenché un tel scandale…&lt;br /&gt;La mère d’Anne termina rapidement ses jours dans une maison de repos, et fut remplacée par une brochette de jeunes artistes pleines d’avenir. Elles s’installaient quelques mois, le temps d’obtenir une subvention. Ca valait mieux pour elles que de faire le trottoir, c’était moins fatigant. &lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/7419585-108889087243614488?l=pyramidedesbesoins.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/feeds/108889087243614488/comments/default' title='Post Comments'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=7419585&amp;postID=108889087243614488' title='0 Comments'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/108889087243614488'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/108889087243614488'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/2004/07/chapitre-4_108889087243614488.html' title='CHAPITRE 4'/><author><name>zek1917</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-7419585.post-108819643655132778</id><published>2004-06-25T13:46:00.000-07:00</published><updated>2004-08-31T15:11:11.616-07:00</updated><title type='text'>CHAPITRE 3</title><content type='html'>&lt;div align="justify"&gt;Tous les matins, dans sa salle de bains aux marbres étincelants, avec la moue narquoise de la Vénus de Canova qui trônait au-dessus de la baignoire – aux robinets ornés de têtes de cygne – il se regardait longuement dans le miroir de Venise – acheté chez un antiquaire du Dorsoduro et dont une légende voulait qu’il eût appartenu à quelque doge corrompu – pour y détailler sur son corps les progrès de la maladie. Le sang s’était retiré de son visage désormais uniformément gris, d’un gris qui évoquait certes la mort mais aussi le granit des installations culturelles dont le gouvernement avait équipé le territoire ; ainsi que la couleur des décors et des costumes, la tonalité des éclairages et peut-être aussi celle du texte, de beaucoup de mises en scènes chorégraphiques et dramatiques qu’il avait financées. Une couleur emblématique, tout comme la carte de ses rides qui rappelait certaines toiles de Sung-Jun.&lt;br /&gt;Après s’être soigneusement récuré, comme s’il ne souffrait que d’une affection dermatologique et non pas d’un mal interne, il déambulait dans son appartement incapable de concevoir le prochain anéantissement des consoles Régence, des paysages flamands, du magnifique tapis afghan, et encore moins des éditions originales de Proust, Anatole France, Paul Bourget, et bien d’autres, qui peuplaient sa bibliothèque. Les vieilleries l’apaisaient, lui dont le métier consistait à traquer et promouvoir les avant-gardes. Il aimait se glisser dans un bain chaud et parfumé, un verre de Cognac sur le bord de la baignoire, une sonate de Chopin dans le lecteur de CD. C’est là qu’il se débarrassait de sa fatigue, après chaque nouvelle victoire, et le bain avait duré un peu plus longtemps le jour où avait obtenu un crédit exceptionnel pour le collectif Niebelstein.&lt;br /&gt;Porteur d’une nouvelle exigence artistique, le collectif Niebelstein se refusait à dévoiler ses projets ; ses demandes de financement se réduisaient à des pages blanches, et nul ne savait où comment, ni quand il interviendrait. Pour Niebelstein, l’Art était une histoire jamais écrite, et i s’insurgeait contre la fonctionnarisation des créateurs. Il exigeait un chèque en blanc, affirmait la liberté de l’artiste dans le refus de toute contrepartie, posait que l’intention valait autant que la réalisation, refusait le concept bourgeois de matérialité. Le collectif ne s’engageait jamais, car l’engagement est impossible et participe déjà de la récupération de l’artiste par le pouvoir dominant. Il dénonçait la vulgarité bourgeoise du Ministère des Cultures Solidaires qui demandait quelque chose de tangible en échange de son argent, contribuant par là à la marchandisation du monde, qu’il devait pourtant combattre.&lt;br /&gt;Les créations futures du collectif Niebelstein pourraient être des happenings spectaculaires (et alors on verrait ce qu’on verrait), tout autant que de simples intuitions, de fugitifs embryons d’idées, ou la beauté silencieuse du néant.&lt;br /&gt;Ce fut une véritable maïeutique, convaincre ses collègues, pourtant persuadés de leur propre ouverture d’esprit, que le gouvernement devait être à la pointe de la subversion, renverser les tabous pour construire la société fraternelle de demain, encourager les nihilismes féconds porteurs des diversités futures ; après des mois de combat, il avait arraché l’ultime subvention, le Saint-Gothard de sa carrière d’agitateur d’Etat, et ce soir-là une bouffée de plénitude teintée de mélancolie l’avait envahi.&lt;br /&gt;Ce n’est que bien plus tard qu’il comprendrait le sens réel de l’entreprise Niebelstein, et à quel point celui-ci lui avait complètement échappé lors de la gestation du projet, et aussi les raisons de la sourde opposition des officiels du Ministère, car ceux-ci en pressentaient les conséquences funestes pour leur activité – ce ne fut que quelques mois plus tard, alors que, du moins il le croyait, la maladie galopante aiguisait sa lucidité, qu’il entrevit la rupture, la bifurcation critique de l’Histoire qui mettrait fin à ce ronronnement de rituels convenus, d’inaugurations et d’évenements saisonniers, de congratulations et d’approbations, ainsi qu’à l’interminable représentation des révoltes ternies de l’élite intellectuelle et de son imaginaire desséché. Enlisée dans une routine qui empêchait toute évolution autre que celle, prévisible, vers la bestialité animale, aboutissement des transgressions programmées, la modernité culturelle d’Etat avait recréé malgré elle l’ennui solennel de l’Olympe. L’art français et européen ne renaîtrait qu’en pulvérisant ce système fossile – grâce au facteur chaotique déclenchant Niebelstein – et en risquant le kitsch, le populaire, le décadent, le réactionnaire, et le commercial ! Mais alors, il n’y aurait plus qu’à fermer la boutique, recycler les planificateurs culturels du ministère en bureaucrates ordinaires, abandonner la construction par la culture de la société fraternelle de demain, et laisser la bourgeoisie intellectuelle laïque et fonctionnariale à ses vertiges, quand elle comprendrait que l’Etat ne prenait plus en charge la formation de son goût !&lt;br /&gt;Bien entendu, ces pensées intolérables ne l’avaient pas même effleuré lorsqu’il avait appuyé le projet, il croyait de bonne foi œuvrer pour le service public et l’intérêt général, et encore longtemps après il lui semblerait inconcevable que ce fût lui, Félix de Rocquencourt, qui eût enclanché ce mécanisme destructeur.&lt;br /&gt;Le lendemain, Anne était venue chercher ses affaires, ne laissant que le manuel d’instruction sexuelle que, pour contrecarrer l’influence pudibonde de sa mère, il lui avait fait lire l’année de ses cinq ans, et qui décrivait honnêtement le mécanisme du coït, ainsi que les anatomies génitales des deux sexes, tout en encourageant l’enfant à assumer pleinement ses orientations.&lt;br /&gt;C’est alors qu’il avait commencé à ressentir une certaine fatigue, teintée d’anémie chronique, qu’il avait d’abord attribué au « blues » de l’accouchement – en l’occurrence, celui du projet Niebelstein – puis à la trahison de sa fille, mais qui n’était que le tribut physique extorqué par la tumeur au foie.&lt;br /&gt;Son salon, mélange de rococo délicat et de style pompéïen, meublé d’œuvres estampillées, abritait dans un cabinet florentin en faux marbre une télévision, seul objet postérieur à 1850. Il s’informait toujours de la couverture audiovisuelle des actions qu’il finançait. Il était 19h20, l’heure des informations régionales, et bien que cela n’eût plus grande importance, il alluma le récepteur, curieux de ce qu’ils diraient de la nouvelle mise en scène du Tartuffe. A vrai dire, il y avait peu d’incertitude, car les journalistes lui étaient fidèlement acquis. Ils adhéraient totalement au combat culturel de la France, conscients de son enjeu face aux menaces de la mondialisation porteuse de toutes les tentations hégémoniques. Ils encourageaient les gens à bouger, à s’intéresser aux jeunes vidéastes-plasticiens ainsi qu’aux créations cinétiques de Sung-Jun, à goûter le réalisme follement contemporain des films de Markowicz, à se captiver pour les nouvelles mises en scène de l’Avare et du Tartuffe, qui mettaient en relief l’incroyable modernité de ces textes à la lumière de la fracture sociale et des nouvelles tribus urbaines.&lt;br /&gt;Ils avaient pleinement collaboré à la diffusion des slogans du ministère – « La création contemporaine vous captive » -- « La plasticité dans tous ses états » -- « Bougez ! » -- « le 26, la culture est en fête » -- « En Mai, chaque jeune est un artiste » -- « Sartrouville, un Printemps qui décoiffe » -- « Les nuits chaudes de l’art contemporain » -- « le carnaval des Conseils Généraux » -- « Le rock s’éclate à la mairie de Paris » …&lt;br /&gt;Il appuya sur le bouton. On montrait une synagogue entièrement détruite par les flammes. C’était beau, ça rappelait l’incendie d’Atlanta dans Autant en emporte le vent. D’après les experts, l’origine en était probablement accidentelle. Un ouvrier avait laissé une cigarette allumée à proximité d’un bidon d’eau de javel. « Tout de même, il faut absolument une paix durable au Proche-Orient », pensa Félix de Rocquencourt, bien qu’il n’y eût aucun lien entre ce regrettable accident et les événements du Proche-Orient.&lt;br /&gt;Puis, il y eut un spot publicitaire pour crèmes glacées, et il reconnut la patte de l’agence chargée des relations publiques du Ministère des Cultures Solidaires, et ce ne fut qu’au moment du spot suivant qu’il se rendit compte qu’il n’avait pas été question de la mise en scène du Tartuffe. Ce n’était tout de même pas à cause de l’incendie de la synagogue qu’ils avaient supprimé le reportage sur le Tartuffe. Ce genre d’incidents se produisait fréquemment et celui-ci était un accident, autant dire qu’il ne s’était rien passé.&lt;br /&gt;Il décrocha le téléphone et composa le numéro de Gobidart.&lt;br /&gt;--Georges ? Félix. Etais-tu à la première ?&lt;br /&gt;Gobidart, employé de la télévision, entre autres, était le critique le plus influent de la place parisienne. La direction de l’action concertée n’omettait jamais de lui envoyer des invitations aux premières ainsi qu’aux déjeûners de presse. On l’avait sûrement chargé du Tartuffe.&lt;br /&gt;-Félix ! Comment vas-tu ?&lt;br /&gt;-Très bien, merci, répondit Félix, qui pensait à sa métastase au poumon.&lt;br /&gt;-Eh bien, figure-toi que la représentation a dû être interrompue.&lt;br /&gt;-Quoi ?&lt;br /&gt;-A la fin du premier acte, une odeur…nauséabonde s’est répandue dans la salle On a tout de site pensé à des garnements armés de boules puantes. Mais il n’y a pas de scolaires aux premières. Ca venait de la climatisation…&lt;br /&gt;-Mais c’est un véritable sabotage !&lt;br /&gt;-Et le plus grave, c’est qu’à ce moment, un véritable fou-rire a secoué la salle…&lt;br /&gt;-Mais c’est horrible !...Une mise en scène si rigoureuse, austère, exigeante…des mois de travail….et tout ça finit en farces et attrapes !&lt;br /&gt;-Le directeur du théâtre a proposé de couper la climatisation, mais les services de sécurité s’y sont opposés, arguant de la réglementation…de toutes façons, le mal était fait…il aurait fallu évacuer la salle pendant au moins deux heures, pour que l’odeur se dissipe.&lt;br /&gt;-J’espère que les médias sauront rester discrets sur ce regrettable incident.&lt;br /&gt;-Tu peux compter sur moi.&lt;br /&gt;« Les salauds ! »pensa Félix en raccrochant, bien qu’il ignorât complètement de quels salauds il s’agissait.&lt;br /&gt;Des boules puantes dans la climatisation…ils avaient dû bénéficier de complicités….ils voulaient faire un bonne blague….ils ignoraient l’enjeu…la mondialisation….l’exception culturelle…il fallait sévir ! D’autant plus que le mois précédent, l’accès à la Culture avait été inscrit au préambule de la déclaration des Droits de l’Homme et de la Femme, à la suite d’une pétition dont la toute première signature n’était autre que celle de Félix de Rocquencourt !&lt;br /&gt;A l’appui de cette pétition, des sociologues avaient publié des articles de fond dans le journal Le Monde qui prouvaient que la consommation culturelle était désormais un besoin vital, au même titre que les vitamines, les capotes anglaises ou le repos hebdomadaire. On avait donc affaire à de véritables fascistes, qui s’en prenaient à un droit fondamental de la personne humaine, car leurs sombres projets d’embrigadement des masses se heurtaient aux nouvelles solidarités plurielles.&lt;br /&gt;En proie au vertige, il se fit couler d’urgence un bain chaud et ne lésina pas sur les sels ; des arômes complexes dignes d’un grand cru montaient de la mousse bleutée aux reliefs féminins. Grâce à la musique de François Couperin, toujours fidèle, il retrouvait la sérénité après les agressions du monde extérieur. En sortant du bain il allumerait un cigare et tout irait mieux. Il ôta délicatement de disque de son boîtier et le glissa dans la fente du lecteur. Les premiers accords de clavecin retentirent, il les connaissait presque par cœur mais cette fois ils sonnaient différemment, comme le message sinistre d’une époque pénétrée de Dieu et où la mort faisait partie de la famille ; celle des sermons de Bossuet, des épidémies qui rôdaient et des cadavres d’enfants. Cette musique qui l’avait séduit par sa galanterie frivole et raffinée n’exprimait plus qu’une angoisse profonde et objective ; la galanterie, la frivolité, le raffinement, n’avaient existé que dans son esprit.&lt;br /&gt;Une fois sorti du bain il se sécha et se parfuma, mais son parfum ne couvrait pas son odeur de vieux monsieur, et il sentait que cette odeur était étrangère à sa maladie, qu’il l’exhalait parce qu’il était justement devenu un vieux monsieur, et à quel point il était inconvenant que lui, Félix de Rocquencourt, payé par le gouvernement au nom de la jeunesse et le changement, fût devenu un vieux monsieur exactement comme tous les autres. Depuis quelques temps il sentait une politesse ironique dans l’attitude des jeunes chefs de bureau du ministère. On le laissait parler sans trop l’écouter, tel un fossile vivant, témoin d’une ère révolue. Les projet Niebelstein lui apparaissait rétrospectivement comme une tentative désespérée pour prouver à tous qu’il restait « dans le coup ». Mais peut-être les excès nihilistes du collectif d’artistes le trahissaient-ils, et sans doute murmurait-on dans les couloirs que Félix de Rocquencourt n’était décidément plus qu’un emblème stérile à l’usage des folliculaires et des hommes politiques.&lt;br /&gt;&lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/7419585-108819643655132778?l=pyramidedesbesoins.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/feeds/108819643655132778/comments/default' title='Post Comments'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=7419585&amp;postID=108819643655132778' title='7 Comments'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/108819643655132778'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/108819643655132778'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/2004/06/chapitre-3.html' title='CHAPITRE 3'/><author><name>zek1917</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>7</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-7419585.post-108814916990781150</id><published>2004-06-25T00:39:00.000-07:00</published><updated>2004-08-31T15:13:06.973-07:00</updated><title type='text'>CHAPITRE 2</title><content type='html'>&lt;div align="justify"&gt;Comme à chaque fois qu’il rentrait de chez Madame Tran, c’est à dire au moins deux fois par semaine, le capitaine Berneuil se croyait maître du monde. Il se prenait deux ou trois filles, puis allait déjeûner d’une épaisse côte de bœuf au &lt;em&gt;Texas Lounge&lt;/em&gt;, et après avoir consommé toute cette chair fraîche, il atteignait un état de domination absolue. Non seulement rien ne pouvait plus lui résister, mais il se sentait parfaitement disponible pour une partie de tennis, une amicale conversation, ou une spéculation philosophique sur le sens de l’histoire, toutes choses qui lui semblaient pure futilité tant qu’il n’avait pas vidé ses testicules et refait le plein de ses globules rouges. Il se trouvait à sa grande surprise en parfait accord avec la théorie de la pyramide des besoins, le dada de la blondasse mal liftée qui leur avait enseigné le management à l’Ecole Militaire de Saint-Cyr Coëtquidan.&lt;br /&gt;D’après cette théorie, l’homme ne peut s’élever sans la satisfaction de ses besoins élémentaires. Inutile d’initier un affamé à l’œuvre de Kandinsky, de parler de Locke avec un type qui n’a pas baisé depuis des mois, d’exiger de la rigueur professionnelle d’un insomniaque, ni de l’esprit critique d’un bonhomme traqué par les assassins.&lt;br /&gt;A la poubelle, donc, le vieux mythe de l’ascèse, toutes les macérations, les flagellations supposées mener aux royaumes spirituels. Finis les ayatollahs, les fous de Dieu, les stakhanovistes monomaniaques. L’élite d’aujourd’hui est bien nourrie et déburne vite, c’est ce qu’ont compris les écoles de management, les stratèges de l’Institut Supérieur de Guerre, et les tenancières de bordel et de grill texan.&lt;br /&gt;Mais, bien entendu, les besoins vitaux des uns ne sont pas ceux des autres. Certains êtres, et surtout les femmes, ne pouvaient vivre sans amour. Pour Hervé Berneuil, l’amour était une fiction qui permettait de se reproduire en s’accouplant avec des corps qui n’offraient pas d’attraits. Il ne saurait dire si c’était l’amour qui avait poussé Anne vers lui, mais en tous cas il l’avait prévenue. Prévenue qu’il n’aimait que la guerre, les putes et la viande rouge, et accessoirement quelques bouquins qui refaisaient le monde à la lumière de théories douteuses ; que son corps, sa voix et sa conversation lui étaient agréables, mais qu’on ne saurait voir dans ces menus agréments l’accord parfait des cœurs chanté depuis toujours par les romans.&lt;br /&gt;Mais elle lui avait vite fait comprendre que malgré toute la sympathie qu’elle éprouvait pour lui, il n’était pas indispensable, car son but ne dépendait pas des idiosyncrasies de sa petite personne, mais de la simple existence d’une race d’hommes ; se faire épouser par un militaire, baiser par un militaire, engrosser par un militaire, le tout dans les formes les plus traditionnelles, ringardes, obsolètes et réactionnaires, voilà tout ce qu’elle recherchait, pour des raisons peu claires mais qui tenaient des troubles rapports avec son père, à qui elle avait fait croire qu’Hervé Berneuil, le plus agnostique, sceptique et apolitique des officiers d’infanterie de marine, militait activement dans un mouvement d’extrême-droite.&lt;br /&gt;Le lendemain de son mariage, on avait envoyé son régiment à Djibouti pour en finir avec le dernier réduit de la Brigade des Combattants d’Allah. Pendant trois semaines, il avait erré en patrouilles hagardes, sous une chaleur caniculaire, tirant sur tout ce qui ressemblait à un ennemi ; ce n’avait pas été beau à voir, car en ces temps de radicalisation du djihad, on suspectait la Brigade d’enrôler femmes, enfants et viellards. Et, en accord avec la Théorie, dans la touffeur et l’angoisse, justice, culture et esthétique avaient cédé à l’objectif primal de sauver sa peau.&lt;br /&gt;La plupart des officiers étaient des types sans intérêt, préoccupés de saoûleries et de fornication. Beaucoup s’installaient pour quelques mois dans une simagrée de vie maritale avec une fille locale levée dans une discothèque, en échange de « contributions financières » ; il préférait les putes de la mère Tran, c’était plus franc. Il avait pour seul ami le capitaine Speyer, du deuxième étranger de Cavalerie.&lt;br /&gt;Les besoins primaux étaient-ils une constante biologique ou variaient-ils en fonction des mœurs et de l’avancement d’une civilisation ? Dans certaines tribus primitives, on s’accomodait d’un logis exigu, on ne se lavait pas, et on tolérait la prolifération des insectes sur sa peau. Les anglo-saxons ne comprennent pas comment les Français supportent leurs propres odeurs corporelles ni pourquoi ils se plaisent à patauger dans les excréments canins. Le capitaine Speyer avait rejoint la Légion Etrangère après que l’informatique eût ruiné sa vie, comme d’autres s’abîment dans la dépendance aux stupéfiants. Un jour, son disque dur avait été partiellement détruit, et sa machine était devenue une telle dépendance extra-corporelle de sa conscience, qu’on aurait pu, sans exagérer, comparer cet incident à une sévère attaque cérébrale. Les conséquences n’en étaient pas différentes. Sa capacité à communiquer avec le monde extérieur avait été sérieusement réduite. Il s’était brouillé avec nombre d’amis, faute d’avoir pu les recontacter par voie électronique. Sa comptabilité, ses photos de famille, ses pense-bête, son partenaire de Go (un programme soigneusement calé sur son niveau de jeu et ses tics stratégiques), avaient été annihilés. Il avait traversé une période de dépression, de désintérêt total, en pleine conformité avec la Théorie—mais la Théorie ne devient-elle pas tautologique dès lors que l’on redéfinit comme besoin primal tout ce dont le manque est pathogène ? Quoi qu’il en soit, Speyer avait juré de neplus toucher à un ordinateur, et la Légion Etrangère avait remis la pyramide des besoins sur la base solide des fonctions vitales.&lt;br /&gt;Les besoins primaux émergeaient-ils d’une longue pratique, résultaient-ils de la fossilisation d’une habitude, n’étaient-ils que l’expression d’une tendance biologique, codée dans nos gènes, à répéter les actes de la veille, parce qu’il s’agissait là d’une stratégie de survie raisonnable et ergonomique, en ce qu’elle réduit les incertitudes et les fatigues qu’imposerait une constante innovation—adaptation—expérimentation ?&lt;br /&gt;Un des officiers aimait coucher avec des charcutières, blondes, flamandes ou alsaciennes, pleines de rondeurs aux relents de jambonneau ou de saindoux. C’était devenu une véritable drogue, il avait besoin de sa dose de blondeur et de rondeur, d’un univers rose aux nuances de muqueuses qui évoquait la sûreté primitive du liquide fœtal, et comme on s’en doute l’analogie entre la chair consistante et la peau grasse et lisse de la charcutière, sa poitrine généreuse et ses cuisses volumineuses, et l’euphorique abondance des dérivés porcins, saindoux, saucissons, andouillettes, crépines et garniture de choucroute, n’était pas pour rien dans le plaisir aux limites du cannibalisme que recherchait cet homme. Et les djiboutaises sèches comme de vieilles dattes lui avaient été plus qu’une déception, ç’avait été une véritable chute du principe vital qu’on aurait pu mesurer à son taux d’endorphines et à la densité de ses globules rouges. &lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/7419585-108814916990781150?l=pyramidedesbesoins.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/feeds/108814916990781150/comments/default' title='Post Comments'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=7419585&amp;postID=108814916990781150' title='1 Comments'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/108814916990781150'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/108814916990781150'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/2004/06/chapitre-2.html' title='CHAPITRE 2'/><author><name>zek1917</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>1</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-7419585.post-108806897893477484</id><published>2004-06-24T02:21:00.000-07:00</published><updated>2004-08-31T15:20:55.490-07:00</updated><title type='text'>CHAPITRE 1</title><content type='html'>&lt;div align="justify"&gt;En sortant du restaurant asiatique de la Rue Mazarine où il déjeûnait une fois par semaine, le jeune Jean-Claude Verdot prit soudain conscience qu’il était parfaitement heureux. Primo, il était à l’abri du besoin, et pour toujours. En effet, il occupait depuis trois mois, c’est-à-dire depuis sa sortie de l’Institut d’Etudes Politiques, un poste de chargé de mission au Ministère des Cultures Solidaires, réputé pour ses primes de Noël et la munificence statutaire de ses emplois à vie. Secundo, il vivait à Paris, dans un appartement certes modeste et coûteux, mais à deux pas des librairies, des cinémas d’Art et d’Essai, et des théâtres de qualité. Sa vie ne serait qu’une longue flânerie, un voyage esthétique et culturel sans destination précise, un butinage insolent à travers les productions de l’esprit humain que la bienveillance des gouvernements successifs avaient concentrées dans cette merveilleuse capitale. Tertio, il avait une &lt;em&gt;copine&lt;/em&gt;, elle était jolie, exempte comme lui de maladie vénérienne ; elle faisait l’amour de façon très correcte, oui, tout à fait acceptable, tout comme lui, d’ailleurs, et ils avaient d’excellents orgasmes. La réussite charnelle était un des piliers de leur bonheur. C’était une fille vraiment sympathique, ouverte et moderne, elle préparait un diplôme de gestion touristique et militait dans un truc humanitaire. Elle avait des opinions tranchées sur la paix au proche-orient et la place des femmes dans la société de demain. Il aimait la coupe de ses pantalons et la façon dont elle laissait entrevoir son nombril.&lt;br /&gt;Il s’apprêtait à vivre comme il l’avait décidé, demain serait une variante d’aujourd’hui, il y aurait des restaurants chinois, des pizzerias, des hippopotamus ; des comédies américaines derrière le carrefour de l’Odéon ; des mises en scène de l’&lt;em&gt;Avare&lt;/em&gt; qui remettraient en question le précédentes mises en scènes de l’&lt;em&gt;Avare&lt;/em&gt; ; des conversations avec des amis dans des brasseries enfumées, autour d’un verre de bière on se demanderait comment promouvoir la vigilance citoyenne ; des déambulations fiévreuses parmi le joyeux tintamarre de la fête de la musique, au jour et à l’heure où le gouvernement l’aurait décidé ; des magouilles pour assister à des expositions sans faire la queue, d’autres magouilles pour obtenir un logement social à la Mairie de Paris, d’autres magouilles également pour quitter le bureau une heure avant tout le monde, afin d’éviter les embouteillages des départs en week-end, et puis plein d’autres magouilles enfin, rien que pour le plaisir.&lt;br /&gt;Une vie consacrée à la seule chose qui en valût la peine, le plaisir, une vie où chaque nouveau plaisir chasserait le précédent au moment même où l’on commençait à s’en lasser, une vie où même le désoeuvrement s’épanouirait dans l’improbable musée à ciel ouvert où la providence, et le ministère des cultures solidaires, avaient voulu qu’il vécût.&lt;br /&gt;Il avait certes fallu sacrifier quelques années à la préparation du concours d’entrée. Apprendre à parler d’un livre que l’on n’a pas lu, à résumer un essai sans substance, à disserter doctement de l’intérêt général en se gardant de le définir, à rédiger un texte qui, dans un autre contexte, dans un monde où l’on se serait accordé sur la signification des néologismes savants qu’il utilise, aurait pu avoir un sens, mais qui, fort heureusement, n’en avait aucun, car il n’entre nullement dans les attributions du Ministère des Cultures Solidaires de produire du sens, ce serait concurrencer les créateurs qu’il subventionne, et nuire gravement au pluralisme.&lt;br /&gt;Bien que consacrant sa vie aux plaisirs, Jean-Claude Verdot n’en avait pas moins quelques idées (tout comme sa copine). Il était contre les automobiles, quand il en avait besoin il empruntait celle d’un ami. Les ville devaient redevenir des paradis champêtres où l’on pourrait déambuler à son aise parmi les animations de rue et les odeurs exotiques. La fête s’installerait au cœur des centres urbains, à l’usage des citoyens respectueux du milieu naturel. Grâce à de savantes vessies, monticules, boudins dissuasifs et autres ingénieux moyens de coercition, on refoulerait les voitures aux confins de la cité pour n’y laisser entrer que les transports collectifs et la jeunesse sur roulettes. Jean-Claude Verdot pensait aussi qu’un gouvernement mondial instaurerait bientôt la fraternité universelle. Ce n’était certes qu’une vague intuition, mais il applaudissait aux élargissements et aux approfondissements de l’Union Européenne, il espérait l’avènement du nouvel homme européen, qui aura mis au rancart tous ses conflits faisandés, remplacés par un nouveau combat pour un monde meilleur, respectueux de l’environnement et des minorités. Mais ce n’était là qu’une étape, car la communauté internationale s’unirait un jour pour fonder enfin l’instance planétaire qui abolirait les guerres, le trou d’ozone et l’égoïsme ; qui en finirait avec les génocides, les discriminations et l’offense verbale.&lt;br /&gt;Il croyait en la diversité culturelle et linguistique, que l’UNESCO devait défendre en même temps que les modes de vie traditionnels en péril. Le nouvel homme européen serait aussi divers à l’intérieur qu’à l’extérieur, il parlerait plusieurs langues, serait un fin connaisseur des musiques du monde ainsi que de la cuisine tadjik et de la philosophie papoue. Il dresserait fièrement la tête face à la conspiration hégémonique et transclonique qui se tramait outre-atlantique, où la froideur des laboratoires biotechs aux sous-sol capitonnés abritait la gestation du parfait sujet de l’Empire, avec ses millions de copies interchangeables prêtes à gober tout ce que Hollywood et les vianderies industrielles de l’Illinois leur préparaient.&lt;br /&gt;Il ne s’agissait d’ailleurs pas là de convictions, mais plutôt de vêtements confortables qui lui permettaient de se sentir bien dans le cercle de ses amis, parce qu’il n’y a rien de plus rassurant que de penser la même chose que quelqu’un d’autre, c’est comme une garantie objective cotre la folie ; et si les hasards de la vie l’eussent un jour amené à changer de milieu – ce qui, concédons-le, était fort improbable – il eût alors affiché d’autres opinions, comme on troque un bleu de travail contre un smoking si les circonstances l’exigent. Son absence de convictions provenait de ce que, comme beaucoup de membres de sa classe sociale, il n’avait jamais eu qu’un contact indirect avec la réalité, par le filtre des manuels scolaires, des journaux et des médias. Un viol, une faillite, une maladie grave, le combat pour la survie, voilà qui vous donnait une vision du monde. Mais ni Jean-Claude Verdot ni sa copine n’avaient été violés, ils n’avaient pas fait faillite, n’ayant jamais dirigé d’entreprise, ils étaient trop jeunes pour connaître une maladie grave, et leur survie était garantie à un niveau confortable par la bienveillance du gouvernement français.&lt;br /&gt;Ainsi, pour Jean-Claude Verdot, et bien entendu pour sa copine, il n’y avait rien de plus dégradant pour une femme que de tenir son ménage et se consacrer à ses enfants – la libération de la femme passait par le travail salarié, même quand il consistait à s’occuper des enfants des autres – mais ces coutumes répugnantes étaient en telle régression que Jean-Claude Verdot ne connaissait aucune femme dans cette situation, si ce n’est à titre tout à fait temporaire et parce qu’une femme, suivant les préceptes des psychologues et des sociologues, se doit de vivre la maternité ne serait-ce que quelques mois – car l’être humain n’atteint la plénitude que par l’acquisition d’un portefeuille diversifié d’expériences enrichissantes. Même, aucun de leurs amis ne connaissait de femme opprimée par la condition domestique, de sorte que cette opinion restait teintée d’ineffable froideur cérébrale, l’évocation de la souffrance de ces femmes ne stimulait aucune glande compassionnelle, pas plus que celle de quelque conflit lointain où le bon droit des uns et le crime des autres se réduisaient aux indignations abstraites de quelques éditorialistes. Pourtant, ces femmes existaient sûrement, puisque des collectifs chargés de les défendre signaient des pétitions et intentaient des procès. Simplement, leurs trajectoires n’intersectaient pas la portion de l’espace-temps connue de Jean-Claude et du cercle de ses amis.&lt;br /&gt;De même Jean-Claude Verdot, sa copine et leurs amis étaient révoltés par le racisme – ainsi que par l’homophobie, la xénophobie, et l’antisémitisme – mais il serait plus juste de dire que c’est la description qu’en faisait la presse qui les révoltait, car dans leur milieu ouvert et tolérant, il était extrêmement improbable d’observer un acte raciste, fût-on doué de télépathie et fût-il commis en pensée. Conséquemment, leur révolte contre le racisme avait la même qualité que celle qu’on ressent lorsqu’un auteur fait indûment mourir un personnage sympathique ; l’actualité et les phénomènes globaux à propos desquels ils formaient leur jugement n’étaient réels que parce qu’on le leur disait, ils avaient autrement tout d’une fiction puisqu’ils n’avaient vécu aucun de ces faits, ni été témoins d’aucun de ces phénomènes.&lt;br /&gt;Jean-Claude Verdot appartenait à la première génération véritablement athée et humaniste depuis la contre-Réforme. Ses grands-parents pratiquaient un catholicisme obscurantiste et routinier, austère et déprimant car dépouillé des ornements du latin et de l’esthétique ; et ses parents avaient épuisé leur âme à la poursuite d’improbables spiritualités, bouddhisme, tantrisme, freudisme ; pour eux le Graal n’aurait su être chrétien mais il existait, au sein de quelque tribu chamanique pure grâce à son dénuement et donc gardienne de l’Absolu depuis des millénaires – et ils avaient empilé les ouvrages fumeux glanés dans les librairies ésotériques du boulevard Montparnasse. Bien entendu, il n’en était rien sorti, pas même une règle de vie convenable.&lt;br /&gt;Jean-Claude Verdot se considérait comme un hédoniste citoyen. Hédoniste, parce que seul le plaisir sensuel ou intellectuel pouvait donner un sens à la vie dont la biologie avait prouvé qu’elle n’était qu’une forme supérieure, mais mortelle et issue du hasard, d’organisation cellulaire ; ce n’avait rien d’original, c’est ce que répétaient les philosophies matérialistes préoccupées du bonheur général, mais Jean-Claude Verdot le mettait en pratique quotidiennement en goûtant la diversité des restaurants de la capitale, la finesse provocante des arts de la scène et en faisant l’amour très convenablement avec sa &lt;em&gt;copine&lt;/em&gt;. Citoyen, parce que si lui, Jean-Claude Verdot, accède au bonheur sensuel et intellectuel, alors on ne saurait en priver ses égaux, ses frères et ses semblables, et que seule une constitution démocratique et soucieuse des droits de l’Homme garantit la dignité et les plaisirs du plus grand nombre.&lt;br /&gt;Puisque la succession des petits plaisirs rendait Jean-Claude Verdot parfaitement heureux, il souhaitait naturellement aux autres la même existence, et ne pouvait qu’approuver la politique de l’Etat redistributif et solidaire, ainsi que soucieux de la qualité culturelle des masses. Il ne concevait pas que l’on puisse renoncer à une vie aussi parfaitement équilibrée que la sienne, par exemple que l’on puisse préférer se livrer à des appétits bestiaux (bien que ces appétits, comme l’enseigne la Science, fussent précisément inscrits par nos gènes dans l’organisation cellulaire), ni au contraire s’abîmer dans l’ascèse et le jeûne, ou s’adonner à de frénétiques spéculations financières, ou encore risquer sa vie en explorant des contrées dangereuses ; il ne comprenait pas non plus le manque de compassion de certains nantis grincheux (il n’en avait jamais rencontré mais on en parlait dans les journaux) qui, insensibles à la qualité culturelle des masses, plaçaient leur argent à l’étranger pour échapper à l’impôt. Pourtant, la collectivité, unanimement, jugeant leurs besoins amplement satisfaits, avait décidé de les priver de babioles superflues pour construire une société meilleure.&lt;br /&gt;Un véritable gentilhomme de la Renaissance, voilà ce qu’il était, comme d’ailleurs la plupart des employés du ministère.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Jean-Claude Verdot flâne, il se rend le plus lentement possible au ministère, il s’arrête devant chaque vitrine d’antiquaire, il entre chez chaque marchand de journaux pour y feuilleter des magazines culturels, il consulte la carte de chaque restaurant, il bâille devant les colonnes Morris, il donne une cigarette à un exclu du système, il médite devant une offre immobilière, il s’achète un chausson aux pommes, il jette le sac de son chausson aux pommes dans une poubelle, et, enfin, il passe la porte d’entrée du ministère.&lt;br /&gt;A 14h45, il assiste à une réunion, en présence de la déléguée générale à la culture de la région Poitou-Charentes, du chef du Bureau des Nouveaux Supports Contemporains, et du directeur général de l’action concertée, Félix de Rocquencourt.&lt;br /&gt;--Les gens s’intéressent trop peu aux jeunes vidéastes contemporains, s’indignait la déléguée. Il y a un gisement de talent qui passe inaperçu, parce que la politique d’intervention du ministère est trop timide.&lt;br /&gt;--Hélas, Madame, le manque de moyens…coupa Rocquencourt.&lt;br /&gt;--…on exclut les gens de pans entiers de culture contemporaine, et tout particulièrement dans les quartiers sensibles. Si l’on veut véritablement former des citoyens, ils doivent tous avoir accès à la vidéo-création. C’est pourquoi, pour les mobiliser, je me propose d’organiser un festival, articulé autour de rencontres citoyennes et de débats sur l’avenir de l’audiovisuel français…Le festival s’inscrit dans le programme d’initiatives concertées « la Région vous captive », et constitue un enjeu social et politique dans la construction des territoires…&lt;br /&gt;Rocquencourt évoque alors une histoire lamentable, dont la déléguée a sans doute eu vent, une sombre affaire de vandalisme, un espace d’Art contemporain dévasté dans une banlieue du Pas-de-Calais, rien n’avait subsisté de l’exposition consacrée à un jeune artiste-plasticien provocateur, ses œuvres avaient été mutilées, aspergées d’urine, on avait retrouvé des excréments dans un espace cinétique interactif, il y en avait pour des millions de dégâts, les avocats de l’artiste-plasticien provocateur avaient intenté un procès au conseil général, des rumeurs couraient sur la culpabilité supposée d’une milice radicale d’extrême-droite, d’autres auraient vu rôder des jeunes des quartiers défavorisés à proximité de l’espace d’art contemporain, mais ils s’étaient rétractés lorsque la police les avait interrogés. Bref, quoi qu’il en soit, pour en venir au fait, une ligne budgétaire d’urgence avait été débloquée pour la remise en état du site, et absurdement, inexplicablement, c’était son service à lui, Rocquencourt, la direction de l’action concertée, qui avait dû assumer financièrement cette charge, de sorte que malgré toute la sympathie … malgré la prise de conscience aigüe…malgré les potentialités des jeunes créateurs européens…vous comprendrez que…le ministre étant un élu du Pas-de-Calais…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Trois mois auparavant, Félix de Rocquencourt était un célèbre séducteur parisien. On raffolait de ses costumes Armani, de ses foulards de mousseline vert-émeraude noués autour du cou avec une négligence calculée, de ses chaussures d’avant-garde, du parfum, mélange d’érâble sucrée et de santal qu’exhalaient ses joues toujours fraîchement rasées, de la finesse conviviale de sa conversation, digne d’un grand érudit qui ne cachait pas sa passion : la promotion de la Culture, ou plutôt des cultures, et surtout les plus dérangeantes. Mais le Félix de Rocquencourt qui participait à cette réunion était gris, les rides creusées, l’œil désabusé, car il souffrait d’une tumeur au foie et déjà une métastase pointait le bout de son nez vers le poumon.&lt;br /&gt;--Vous êtes foutu, avait dit un premier médecin.&lt;br /&gt;--Neuf mois, tout au plus, avait confirmé un second.&lt;br /&gt;--Aucune chance, avait conclu le troisième.&lt;br /&gt;Félix de Rocquencourt était fou de rage contre lui-même, parce qu’il savait qu’il n’allait pas mourir fortuitement, ni en vertu d’un quelconque déterminisme génétique, mais parce qu’au début de l’été, sa fille, Anne de Rocquencourt, avait épousé le capitaine Hervé Berneuil, du quatrième régiment d’infanterie de marine parachutiste, membre présumé du Mouvement National Républicain, et en partance pour Djibouti – dont elle était enceinte de quatre mois.&lt;br /&gt;Ah, elle n’avait pas raté son coup ! Lui qui l’avait éduquée dans la tolérance, la laïcité, le respect du pluralisme, la sensibilité aux problèmes douloureux des minorités ethniques, raciales, et sexuelles (bien que les races n’existassent pas, les minorités raciales existaient, construction sociale du modèle idéologique dominant), mais ce n’était pas cela qui lui faisait le plus de mal, non, le plus douloureux c’était d’imaginer cette brute machiste la faire jouir comme une chienne, car c’était aussi de sa douleur, de sa meurtrissure, de sa prostration à lui, son père, qu’elle jouissait, et c’était comme si l’intolérance réactionnaire, la droite pleine de haine aveugle, la sourde bêtise qui depuis des millénaires tournait le dos à l’Histoire, comme si les idéologies les plus détestables, qu’il était de son devoir sacré de combattre, avaient volontairement implanté le chancre mortel qui lui rongeait le foie, en même temps que cette graine léthale qui donnerait naissance à Dieu sait quel petit blanc, quel beauf, quel Dupont-la-joie, quel poujadiste, quel bourgeois satisfait de l’être, quel exploiteur cynique, quel capitaliste avide…et voilà qu’au lieu de sévir, de tonner, au lieu d’agir en père qui montre la voie, il se mourait stupidement, comme un gêneur, comme un type qui dérange, qui a abusé de l’hospitalité d’un autre !&lt;br /&gt;Mais comment aurait-il pu ? Alors que toute l’éducation qu’il avait donnée à ses enfants était imprégnée du rejet de la violence patricarcale, fondée sur des principes d’ouverture et d’harmonie, de libre épanouissement de leur être ? Alors qu’il avait voulu de toutes ses forces que ses enfants trouvassent leur propre voie, parce qu’il était convaincu, après avoir digéré le tantrisme, le jungisme, et le cubisme, qu’on ne construirait pas autrement la société harmonieuse de demain. Eh bien sa voie, elle l’avait trouvée !&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Bien que chacun sût que lorsque Félix de Rocquencourt, même gris, même un pied dans la tombe, disait non, cela voulait dire non, la déléguée s’accrochait. Elle invoquait la grande misère des quartiers sensibles, les progrès galopants de l’illettrisme audiovisuel, la préoccupante fracture esthétique, l’impératif moral du gouvernement et des collectivités locales en matière de mobilisation artistico-culturelle des populations ; elle sortit un élégant ordinateur portable de son sac à main, le connecta en un tournemain sur le projecteur vidéo, et entama une longue présentation du bilan financier, créatif et citoyen de sa délégation. Lorsqu’elle eût terminé, Félix de Rocquencourt dormait.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Après la réunion, Jean-Claude Verdot retourna dans son bureau, pour y terminer la lecture du Monde. Ils prit un café avec Odile, une jeune chargée de mission, et ils discutèrent des difficultés de se loger à Paris. Puis il téléphona à sa &lt;em&gt;copine&lt;/em&gt;, et ils se mirent d’accord sur le film qu’ils iraient voir ce soir-là, ainsi que pour essayer un barbecue libanais qui venait d’ouvrir. Tout allait bien ; elle avait déniché des places pour la nouvelle mise en scène de &lt;em&gt;Tartuffe&lt;/em&gt; – un &lt;em&gt;Tartuffe&lt;/em&gt; hâve, à moitié nu, au crâne rasé – à laquelle tout un chacun se précipitait ; une excellent sortie en perspective, d’autant plus qu’on avait sécurisé les abords de ce théâtre, et que les affrontements entre « jeunes des quartiers défavorisés » et forces de l’ordre, au cours desquels des dizaines de véhicules appartenant à des riverains avaient flambé, et où l’on avait transformé nombre de cabines téléphoniques en amas de verre pilé, n’étaient plus qu’un mauvais souvenir.&lt;br /&gt;A 17h15 il quitta le Ministère comme à son habitude et avant de s’engouffrer dans le métro entra dans la librairie Bomberg. Il aimait à y feuilleter des livres, osant rarement les acheter parce que ceux-ci étaient trop chers. Trois nouveaux ouvrages venaient de sortir, au parfum d’Apocalypse. L’un nous décrivait une humanité obèse, gonflée de pop-corns et de hamburgers, abrutie de télévision violente et manichéenne, où seuls les logos des casquettes de base-ball différenciaient les individus. Le second mettait en garde contre le réchauffement global de la planète, déplorable conséquence de l’avidité égoïste des consommateurs américains. Il nous promettait Dunkerke sous les eaux, un ouragan à La Rochelle, la Sahara à Carcassonne ; ici, des villages engloutis par des torrents de boue ; là, l’exode de villageois poussés par la soif. Il concluait que l’Occident capitaliste, impérialiste et machiste méritait cette punition, mais qu’il était injuste que les femmes, les homosexuels et les peuples opprimés par l’homme blanc eussent à pâtir également du chaos climatique légué par son inconscience.&lt;br /&gt;Le troisième nous peignait une France cernée par les intérêts malfaisants des multinationales, qui n’avaient qu’un but : accroître leurs profits en nous inondant d’aliments transgéniques aussi vénéneux qu’aseptisés, en nous imposant leur cinéma de propagande, leur diplomatie hypocrite et leur culte du marché. Les français devaient rester soudés, sous la houlette du gouvernement, pour défendre collectivement leurs acquis alimentaires et culturels. En première ligne se trouvait le Ministère des Cultures Solidaires, garant du paysage audiovisuel et de la diversité plurielle de l’expression artistique. Jean-Claude Verdot était en quelque sorte un croisé du kulturkampf mondial, les subsides qu’il distribuait étaient autant de munitions dans les mains des vaillants soldats de l’Europe assiégée.&lt;br /&gt;Il reposa l ‘ouvrage, ayant peine à faire taire un sentiment d’exaltation patriotique. Il longea avec mépris le rayon management, où l’on exaltait le zéro défaut, le total quality control, les business plans et le rôle de la pyramide des besoins dans les nouvelles formes managériales, puis le rayon accomplissement personnel, empilement de méthodes Coué contre le stress, le mal au dos, la dépression, le vague à l’âme, les carences en magnésium et le dégonflage conjugal. Il obliqua à la hauteur d’un présentoir humanitaire – une épidémie quelconque – et s’arrêta au rayon philosophie. Ce n’était que phénoménologie ontologique de la connaissance, prescience et conscience, limites cognitives de l’en-soi du moi, physiologie cognitive de la transcendance de l’Etre, déconstruction critique des impératifs catégoriels, ontologie physiologique de la déconstruction, psychanalyse phénoménologique de l’étant…&lt;br /&gt;Un prêtre en soutane, comment une chose pareille pouvait-elle exister au début du troisième millénaire, compulsait un pavé de fadaises métaphysiques – à l’heure de la chimie du cerveau, de l’intelligence artificielle et de l’analyse des données ! – et il se tourna vers lui en le dévisageant. De quoi se mêlait-il ? sa qualité de prêtre ne l’autorisait pas à le regarder de la sorte, il n’était pas copropriétaire de sa conscience, et pourquoi souriait-il, d’où tenait-il ce droit d’intrusion ?&lt;br /&gt;--Goldstein !&lt;br /&gt;--Comment vas-tu ?&lt;br /&gt;--Je ne t’avais pas reconnu…la barbe…&lt;br /&gt;--Tu ne t’attendais pas à me voir dans cet accoutrement, n’est-ce pas ?&lt;br /&gt;--Toi, le plus brillant de notre promotion…prêtre ?&lt;br /&gt;--Et jésuite, en plus !&lt;br /&gt;--Mais tout le monde te voyait Inspecteur des Finances, quel gâchis !&lt;br /&gt;Goldstein éclata de rire.&lt;br /&gt;--Ce n’est pas à l’Inspection des Finances qu’on se préoccupe du Bien et du Mal, et encore moins de l’au-delà !&lt;br /&gt;Il ne savait comment, ils se retrouvèrent en tête-à-tête dans un café. ; il n’avait qu’une crainte, qu’un collègue passant par là ne le reconnût ; on murmurait que l’Opus Dei tentait d’infiltrer le Ministère des Cultures Solidaires.&lt;br /&gt;--A vingt-trois ans, disait Goldstein, je divorçais. Conformément à la loi, la « justice » des hommes m’a enlevé mon enfant, mon appartement et la moitié de ce que je possédais. Je me suis réfugié dans la lecture. De la Bible d’abord, mais aussi d’une somme théologique, le &lt;em&gt;Criticon&lt;/em&gt;, écrite par un jésuite espagnol du 17ème siècle, Baltasar Gracian. Cette œuvre est, si l’on veut, la négation du darwinisme ; elle décrit une création mise par Dieu au service de l’homme. L’air y est transparent pour que l’homme puisse voir, les plantes poussent pour que l ‘homme les mange, les pierres furent créées pour que l’homme s’en fît une maison…&lt;br /&gt;--C’est ce qu’on appelle la coévolution, interrompit Jean-Claude, qui avait des réminiscences de la section scientifique du journal Le Monde.&lt;br /&gt;--Si tu veux. Mais ce qui m’a décidé, ce n’est ni la Bible, ni le Criticon, ce sont les ouvrages que j’ai lus sur la théorie de la relativité. L’au-delà existe. Les physiciens ont découvert bien plus de dimensions à l’univers que les quatre auxquelles nous sommes confinés. Nous sommes à la surface d’un ballon de baudruche en expansion, dont les déformations créent des champs gravitationnels, des amas de matière, conditions locales nécessaires à la vie. Nous ne pouvons même concevoir à quoi ressemble l’intérieur de ce ballon. Libre aux hommes d’explorer la surface ; elle est riche en enseignements. Mais c’est l’intérieur qui m’intéresse, c’est au centre du ballon de baudruche que se cache Dieu, pas à l’Inspection des Finances quoiqu’en pensent les arrivages frais de péteux que l’ENA y déverse chaque année. Sans compter qu’il est démontré que cet univers a connu un moment initial, avant lequel il n’y avait rien, même pas le Temps, une formidable explosion, où je vois la volonté d’une intelligence suprême.&lt;br /&gt;« Le pauvre, il n’a plus toute sa tête », pensa Verdot. Le monologue de Goldstein lui rappelait tel syndrôme décrit dans le journal Le Monde, et dont il avait oublié le nom. Cette maladie venait d’une zone du cerveau qui en principe ne fonctionnait pas, ne devait pas fonctionner. Les femmes qui en étaient atteintes prétendaient communiquer avec le Christ. On avait mis au point une drogue hormonale qui rétablissait l’inertie de cette zone.&lt;br /&gt;Pour Verdot, l’homme était un réseau complexe de molécules, résultat de millions d’années de sélection naturelle et de mutations. Il n’y avait pas de mystère, ni d’au-delà, le Bien et le Mal n’étaient que des constructions sociales. Simplement, le réseau avait atteint la forme la plus remarquable de complexité, la conscience ; et de la conscience était né le désir d’immortalité, père de toutes les religions et autres cosmologies métaphysiques. La raison voulait que l’homme ne se préoccupât que d‘une chose : le plaisir, et il pouvait remercier la nature que la complexité de son organisation neuronale lui permît de s’élever au-dessus de la jouissance bestiale, et de goûter les plaisirs des arts et des lettres, autrement dit de la culture, dont le ministère des cultures solidaires était le garant, le conservateur et l’instigateur, dûment mandaté par la collectivité.&lt;br /&gt;Le raffinement d’une escalope de veau aux truffes ou des cadrages du dernier film de Markowicz, les connotations intellectuelles de la nouvelle mise en scène de l’&lt;em&gt;Avare&lt;/em&gt; ou du &lt;em&gt;Tartuffe&lt;/em&gt; (ou encore du &lt;em&gt;Songe d’une nuit d’été&lt;/em&gt;), les délices libidineux d’un poème persan, ou encore les arômes incongrus d’un Côte-Rôtie, tout comme les prochaines transgressions de Sung-Jun le vidéaste plasticien, voilà ce qui justifiait l’existence, non la quête absurde de ce qui se trouvait à l’intérieur de ce ballon de baudruche où personne n’irait jamais.&lt;br /&gt;Jean-Claude Verdot, fier de son profond humanisme, et conscient des privilèges des gens de son espèce, capables d’apprécier les vrais plaisirs, brûlait de les faire partager au plus grand nombre, à Paris comme dans les Territoires (dont la construction restait inachevée et où les forces réactionnaires demeuraient puissantes), et c’est pourquoi il travaillait au Ministère des Cultures Solidaires.&lt;br /&gt;Avant de se quitter, Goldstein et lui échangèrent leurs adresses. Il retrouva sa &lt;em&gt;copine&lt;/em&gt; dans la queue du cinéma. Ils virent le dernier Markowicz, couronné par la critique, chronique de la dérive d’une femme en quête de son identité sexuelle au sortir de l’adolescence. Le ministère des cultures solidaires finançait l’œuvre de Markowicz à 45 %, tandis que le Centre National des Expressions Audiovisuelles contribuait à hauteur de 25 %. Les 30 % restant provenaient des droits de télévision et des recettes en salle, car Markowicz était l’un des cinéastes les plus en vue.&lt;br /&gt;Rentrés chez lui, ils écoutèrent les informations. Une bande de loubards venait d’assassiner sauvagement une petite vieille. Ils l’avaient sodomisée à tour de rôle, puis lui avaient brisé les os à coups de batte de base-ball ; enfin, les uns avaient traîné son corps en voiture, tandis que les autres mettaient le feu à sa maison.&lt;br /&gt;Jean-Claude Verdot ne comprenait pas qu’une petite vieille eût l’inconscience d’habiter dans de telles zones en difficulté. Pourquoi la caisse de retraite ne l’avait-elle pas mise en garde ? Et le gouvernement, pourquoi ne consacrait-il pas plus d’argent à la prise en charge des adolescents dans les quartiers sensibles ? Le Ministère des Cultures Solidaires avait certes financé de nombreuses interventions, des festivals de rue où les jeunes se réappropriaient le mobilier urbain, des stages de pluralité sociétale en extrême-orient, des marathons hip-hop au profit des associations locales. Mais, pensait Jean-Claude, ce sont tous les acteurs de la société civile qui devraient se mobiliser.&lt;br /&gt;Sa &lt;em&gt;copine&lt;/em&gt; était bien d’accord avec lui, mais elle aiguilla la conversation sur le scandale des élevages de visons. Elle était révoltée par la marchandisation d’une espèce en voie de disparition, pour le plaisir vénal et narcissique de sinistres pétasses bourgeoises. Elle enchaîna sur la souffrance des animaux en général, et particulièrement celle des poulets élevés en batterie. Jean-Claude opinait silencieusement. Il voulait faire l’amour. Ils faisaient l’amour chaque fois que c’était chez lui qu’ils revenaient de leur sortie. Mais cette fois, chez elle, il y avait des travaux ; il n’était donc pas sûr de faire l’amour. C’est ce qu’ils firent, pourtant, et ce fut une fois de plus très convenable, très satisfaisant, bien qu’un peu moins bien que la fois précédente.&lt;br /&gt;Le lendemain, une nouvelle rassurante parut dans le journal &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt;. La petite vieille aurait, d’après des sources sûres, provoqué les jeunes en leur demandant de baisser leur musique. Les quartiers défavorisés n’étaient donc pas aussi dangereux que voulait le faire croire une certaine presse rétrograde. &lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/7419585-108806897893477484?l=pyramidedesbesoins.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/feeds/108806897893477484/comments/default' title='Post Comments'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=7419585&amp;postID=108806897893477484' title='14 Comments'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/108806897893477484'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/108806897893477484'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/2004/06/chapitre-1.html' title='CHAPITRE 1'/><author><name>zek1917</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>14</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-7419585.post-108806844674143865</id><published>2004-06-24T02:13:00.000-07:00</published><updated>2004-08-31T15:26:19.213-07:00</updated><title type='text'>PRELUDE</title><content type='html'>&lt;div align="justify"&gt;Sur le chantier, personne n’avait jamais entendu parler de Norbert Walsung. Un technicien avait même fait une recherche sur Internet, il était tombé sur pas mal de pages, mais aucun rapport avec un type susceptible de laisser son nom à un musée. Tout le monde s’en foutait, d’ailleurs. Pour l’instant, il pleuvait et la boue collait aux bottes. Les planches de coffrage pourrissaient en attendant la toupie qui ne venait pas, car le bétonnier n’avait pas été payé. La justice avait mis son nez dans les comptes du chantier, on n’avait pas respecté les règles de la comptabilité publique.&lt;br /&gt;On parlait de méga-scandale financier, on racontait que le type du ministère qui s’occupait de l’affaire, un certain Rocquencourt, faisait des acrobaties auprès du Président pour que le chantier redémarre. En attendant, les contremaîtres pataugeaient dans la bouillasse, comme de petits enfants désoeuvrés au cœur d’un automne pluvieux. Les ingénieurs, blottis rageusement dans leur cabane en préfabriqué, raturaient le planning. Un bloc de béton pendait au bout d’un filin, oublié. L’architecte était injoignable, hospitalisé pour dépression à la suite d’une malencontreuse procédure de divorce. Et la pluie gorgée de toutes les crasses et de tous les germes mutants ne cessait pas, comme si le dieu du climat considérait ce musée comme un blasphème.&lt;br /&gt;Mohammed Benchetrit se foutait de Norbert Walsung encore plus que les autres. Il détestait la France et ne désirait qu’une chose chose, retourner au bled dès qu’il aurait amassé assez d’argent. Mais il fallait d’abord endurer cet enfer humide, ce paysage lugubre de poutres et de rouille, de planches entassées et de rails, cette grisaille de hangars et d’entrepôts, de cheminées désaffectées près des viaducs où les diesels tuberculeux foulaient des strates de graffitis, cet océan de bidons, de ferrailles et de carcasses d’où émergeait parfois, comme un paquebot rêvé, un centre culturel, un palais omnisport, une maison des associations aux parois de verre lisse ou à l’architecture tubulaire, avec ces pancartes semées de logos rassurants et soigneusement étudiés qui rappelaient aux citoyens que les collectivités locales prenaient en charge leur élevation spirituelle.&lt;br /&gt;Ici c’était le Nord, un monde qui avait basculé dans la folie il y a bien longtemps, un monde où l’adultère n’est plus une tragédie ni un crime mais une recette de cuisine pour pimenter l’existence, où les filles montraient leur nombril et faisaient la bise à des inconnus avec l’approbation de leurs parents, où l’on cultivait des fruits pour les brûler sous le contrôle d’un fonctionnaire et où il fallait un marteau pour enfoncer une prise de courant parce que celle-ci était conçue pour offrir le maximum de sécurité. Oui, dans le bled, tout était plus simple.&lt;br /&gt;Mohammed Benchetrit était chargé des travaux les plus pénibles et les plus dangereux et personne n’y voyait à redire, c’était une chose normale compte tenu de sa qualité d’Arabe et d’arrivant récent. C’est pour cette raison qu’on l’envoya chercher sous la pluie battante, alors qu’une glaise tenace couvrait plus que jamais ses semelles, cette sacoche en cuir stupidement oubliée sur une poutre bancale par l’Ingénieur des Travaux Publics de l’Etat. Ce n’était ni sadisme, ni humiliation. C’était sans penser à mal, le contremaître aurait pu tout aussi bien y aller lui-même, mais comme Benchetrit passait par là il lui enjoignit d’aller chercher la sacoche, c’était assez pénible à cause de la pluie et Benchetrit ne refusait pas en général d’exécuter les travaux pénibles puisqu’il considérait que c’était sa partie.&lt;br /&gt;Il y avait juste un petit peu de glaise aux pieds de Benchetrit, elle s’était amalgamée en un mastic gluant peu indiqué pour marcher sur une poutre métallique mouillée et branlante, par un temps crépusculaire gorgé d’averses et de rafales de vent.&lt;br /&gt;Ce fut une rafale de vent un peu plus forte que les autres qui précipita Mohammed Benchetrit d’une hauteur de huit mètres. Il mourut six jours plus tard et son corps fut rapatrié dans le bled. Avec ce nouveau tracas, le chantier n’était pas près de repartir. La presse montra du doigt l’entreprise Géant Construction S.A., qui raflait la plupart des contrats du Ministère des Cultures Solidaires, et dont on murmurait qu’elle avait touché des pots-de-vin. Cela indignait particulièrement les promoteurs d’une économie humaniste et solidaire, car Géant SA était réputée pour son laxisme en matière d’hygiène et de sécurité et ses pratiques d’encadrement qui frisaient l’exploitation. &lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/7419585-108806844674143865?l=pyramidedesbesoins.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/feeds/108806844674143865/comments/default' title='Post Comments'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=7419585&amp;postID=108806844674143865' title='4 Comments'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/108806844674143865'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/7419585/posts/default/108806844674143865'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://pyramidedesbesoins.blogspot.com/2004/06/prelude.html' title='PRELUDE'/><author><name>zek1917</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>4</thr:total></entry></feed>
