PRELUDE
Sur le chantier, personne n’avait jamais entendu parler de Norbert Walsung. Un technicien avait même fait une recherche sur Internet, il était tombé sur pas mal de pages, mais aucun rapport avec un type susceptible de laisser son nom à un musée. Tout le monde s’en foutait, d’ailleurs. Pour l’instant, il pleuvait et la boue collait aux bottes. Les planches de coffrage pourrissaient en attendant la toupie qui ne venait pas, car le bétonnier n’avait pas été payé. La justice avait mis son nez dans les comptes du chantier, on n’avait pas respecté les règles de la comptabilité publique.
On parlait de méga-scandale financier, on racontait que le type du ministère qui s’occupait de l’affaire, un certain Rocquencourt, faisait des acrobaties auprès du Président pour que le chantier redémarre. En attendant, les contremaîtres pataugeaient dans la bouillasse, comme de petits enfants désoeuvrés au cœur d’un automne pluvieux. Les ingénieurs, blottis rageusement dans leur cabane en préfabriqué, raturaient le planning. Un bloc de béton pendait au bout d’un filin, oublié. L’architecte était injoignable, hospitalisé pour dépression à la suite d’une malencontreuse procédure de divorce. Et la pluie gorgée de toutes les crasses et de tous les germes mutants ne cessait pas, comme si le dieu du climat considérait ce musée comme un blasphème.
Mohammed Benchetrit se foutait de Norbert Walsung encore plus que les autres. Il détestait la France et ne désirait qu’une chose chose, retourner au bled dès qu’il aurait amassé assez d’argent. Mais il fallait d’abord endurer cet enfer humide, ce paysage lugubre de poutres et de rouille, de planches entassées et de rails, cette grisaille de hangars et d’entrepôts, de cheminées désaffectées près des viaducs où les diesels tuberculeux foulaient des strates de graffitis, cet océan de bidons, de ferrailles et de carcasses d’où émergeait parfois, comme un paquebot rêvé, un centre culturel, un palais omnisport, une maison des associations aux parois de verre lisse ou à l’architecture tubulaire, avec ces pancartes semées de logos rassurants et soigneusement étudiés qui rappelaient aux citoyens que les collectivités locales prenaient en charge leur élevation spirituelle.
Ici c’était le Nord, un monde qui avait basculé dans la folie il y a bien longtemps, un monde où l’adultère n’est plus une tragédie ni un crime mais une recette de cuisine pour pimenter l’existence, où les filles montraient leur nombril et faisaient la bise à des inconnus avec l’approbation de leurs parents, où l’on cultivait des fruits pour les brûler sous le contrôle d’un fonctionnaire et où il fallait un marteau pour enfoncer une prise de courant parce que celle-ci était conçue pour offrir le maximum de sécurité. Oui, dans le bled, tout était plus simple.
Mohammed Benchetrit était chargé des travaux les plus pénibles et les plus dangereux et personne n’y voyait à redire, c’était une chose normale compte tenu de sa qualité d’Arabe et d’arrivant récent. C’est pour cette raison qu’on l’envoya chercher sous la pluie battante, alors qu’une glaise tenace couvrait plus que jamais ses semelles, cette sacoche en cuir stupidement oubliée sur une poutre bancale par l’Ingénieur des Travaux Publics de l’Etat. Ce n’était ni sadisme, ni humiliation. C’était sans penser à mal, le contremaître aurait pu tout aussi bien y aller lui-même, mais comme Benchetrit passait par là il lui enjoignit d’aller chercher la sacoche, c’était assez pénible à cause de la pluie et Benchetrit ne refusait pas en général d’exécuter les travaux pénibles puisqu’il considérait que c’était sa partie.
Il y avait juste un petit peu de glaise aux pieds de Benchetrit, elle s’était amalgamée en un mastic gluant peu indiqué pour marcher sur une poutre métallique mouillée et branlante, par un temps crépusculaire gorgé d’averses et de rafales de vent.
Ce fut une rafale de vent un peu plus forte que les autres qui précipita Mohammed Benchetrit d’une hauteur de huit mètres. Il mourut six jours plus tard et son corps fut rapatrié dans le bled. Avec ce nouveau tracas, le chantier n’était pas près de repartir. La presse montra du doigt l’entreprise Géant Construction S.A., qui raflait la plupart des contrats du Ministère des Cultures Solidaires, et dont on murmurait qu’elle avait touché des pots-de-vin. Cela indignait particulièrement les promoteurs d’une économie humaniste et solidaire, car Géant SA était réputée pour son laxisme en matière d’hygiène et de sécurité et ses pratiques d’encadrement qui frisaient l’exploitation.
On parlait de méga-scandale financier, on racontait que le type du ministère qui s’occupait de l’affaire, un certain Rocquencourt, faisait des acrobaties auprès du Président pour que le chantier redémarre. En attendant, les contremaîtres pataugeaient dans la bouillasse, comme de petits enfants désoeuvrés au cœur d’un automne pluvieux. Les ingénieurs, blottis rageusement dans leur cabane en préfabriqué, raturaient le planning. Un bloc de béton pendait au bout d’un filin, oublié. L’architecte était injoignable, hospitalisé pour dépression à la suite d’une malencontreuse procédure de divorce. Et la pluie gorgée de toutes les crasses et de tous les germes mutants ne cessait pas, comme si le dieu du climat considérait ce musée comme un blasphème.
Mohammed Benchetrit se foutait de Norbert Walsung encore plus que les autres. Il détestait la France et ne désirait qu’une chose chose, retourner au bled dès qu’il aurait amassé assez d’argent. Mais il fallait d’abord endurer cet enfer humide, ce paysage lugubre de poutres et de rouille, de planches entassées et de rails, cette grisaille de hangars et d’entrepôts, de cheminées désaffectées près des viaducs où les diesels tuberculeux foulaient des strates de graffitis, cet océan de bidons, de ferrailles et de carcasses d’où émergeait parfois, comme un paquebot rêvé, un centre culturel, un palais omnisport, une maison des associations aux parois de verre lisse ou à l’architecture tubulaire, avec ces pancartes semées de logos rassurants et soigneusement étudiés qui rappelaient aux citoyens que les collectivités locales prenaient en charge leur élevation spirituelle.
Ici c’était le Nord, un monde qui avait basculé dans la folie il y a bien longtemps, un monde où l’adultère n’est plus une tragédie ni un crime mais une recette de cuisine pour pimenter l’existence, où les filles montraient leur nombril et faisaient la bise à des inconnus avec l’approbation de leurs parents, où l’on cultivait des fruits pour les brûler sous le contrôle d’un fonctionnaire et où il fallait un marteau pour enfoncer une prise de courant parce que celle-ci était conçue pour offrir le maximum de sécurité. Oui, dans le bled, tout était plus simple.
Mohammed Benchetrit était chargé des travaux les plus pénibles et les plus dangereux et personne n’y voyait à redire, c’était une chose normale compte tenu de sa qualité d’Arabe et d’arrivant récent. C’est pour cette raison qu’on l’envoya chercher sous la pluie battante, alors qu’une glaise tenace couvrait plus que jamais ses semelles, cette sacoche en cuir stupidement oubliée sur une poutre bancale par l’Ingénieur des Travaux Publics de l’Etat. Ce n’était ni sadisme, ni humiliation. C’était sans penser à mal, le contremaître aurait pu tout aussi bien y aller lui-même, mais comme Benchetrit passait par là il lui enjoignit d’aller chercher la sacoche, c’était assez pénible à cause de la pluie et Benchetrit ne refusait pas en général d’exécuter les travaux pénibles puisqu’il considérait que c’était sa partie.
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4 Comments:
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Merci pour est un bon blogger.
"Il détestait la France et ne désirait qu’une chose chose, retourner au bled"
Le mot "chose" est répété.
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