Après l’incursion de Jean-Claude Verdot dans le placard de sa copine, il n’y eut pas de franche explication, mais une gêne croissante s’installa entre eux. A la place de leurs conversations animées (bien qu’ils n’eussent aucun point de désaccord), c’était maintenant le silence qui régnait sur leurs petits dîners chez le chinois ou le grec du coin. Il n’y avait plus qu’à humer la cigarette de la table voisine – que la cliente brandissait complaisamment entre l’index et le majeur de sa main droite, telle un encensoir, se contentant de tirer quelques bouffées éparses d’un air dégagé – lorgner sur leurs assiettes, écouter leur conversation – qui n’apprenaient à Jean-Claude Verdot sur le prix de l’immobilier, le dernier Markowicz, ou la manière de profiter des derniers petits resquillages et passe-droits, rien qu’il ne sût déjà – aller aux toilettes une fois pour se laver les mains, une fois pour uriner – tandis qu’elle y allait une fois pour se laver les mains, une fois pour rafistoler son maquillage, deux fois pour uriner, et que les quatre voyages de sa copine ne coïncidaient pas avec ceux de Jean-Claude Verdot – et dégainer le téléphone portable pour converser avec quelques connaissances insignifiantes, pour leur dire où l’on se trouvait en échange d’une information similaire de leur part. Il y avait mille façons de se donner une contenance, mais aucune ne dissipait le lourd nuage de soupçons et de désillusions qui planait sur le couple Verdot – que l’on me pardonne ce raccourci impropre, puisqu’il était impensable que Jean-Claude Verdot sacrifiât au rituel primitif et inégalitaire du mariage.
Il voulait savoir si elle couchait avec des types, mais n’osait aborder le sujet. Les banalité qu’il aurait pu dire à la place se rapportaient à son travail, donc à la création contemporaine, et il craignait d’en apprendre plus sur le mépris borné de sa copine envers la culture moderne.
Un jour, elle lui apprit qu’elle venait de trouver un boulot à l’office du tourisme de Rennes. Et ce fut presque par accord tacite qu’elle alla s’y installer, sans même qu’ils eussent envisagé d’autres arrangements.
Jean-Claude Verdot se trouva donc subitement seul, et ses excellents orgasmes ne furent plus qu’un pieux souvenir, ainsi que le nombril de sa copine qu’elle exhibait si généreusement aux regards publics. Cela le plongea dans un terrible effroi, d’une part parce que subvenir à ses besoins sexuels redevenait une tâche ardue, ensuite parce qu’il ne ressentait pas l’ombre d’une tristesse. Son couple n’avait-il donc été qu’un partenariat commercial, un échange de services non facturés, une magouille de plus pour économiser du loyer, une technique de gestion du désoeuvrement à peine supérieure à la télévision, une carte d’abonnement pour se vider les burnes pas plus respectable que la masturbation ou la fréquentation des putes ?
Comme dans toute relation commerciale l’identité du partenaire importait peu, il aurait pu vivre avec n’importe quelle autre femme, elle aurait pu coucher avec n’importe quel autre type, et c’était sans doute ce qu’elle faisait.
Il éprouva le besoin de se regarder dans la glace. Il se trouvait séduisant. Brun, avenant, ambitieux, impeccablement rasé, l’œil tolérant, le geste suave, mince, les fesses étroites, à l’aise dans sa tenue de week-end qui laissait glisser un filet d’air frais entre son torse et son polo, un parfait produit de la bourgeoisie parisienne et de son Institut d’Etudes Politiques.
On lui avait appris au collège qu’il fallait être sexuellement détendu. C’était le règne de la capote anglaise. Il y en avait sur tous les murs. On en distribuait dans le métro, à l’entrée des pharamacies, à côté de la porte de la conseillère principale d’éducation, à la caisse des cinémas d’art et d’essai, dans les centres d’action sociale et les toilettes des restaurants. Des photographies géantes de préservatifs tapissaient les panneaux publicitaires. Tous s’y mettaient : conseils généraux, ministère de la jeunesse, ministère de la santé publique, associations humanitaires, mouvements d’émancipation des homosexuels. L’Etat distribuait aux collégiennes des dépliants aux clichés évocateurs, pleins d’étreintes sans complexes, où l’on voyait des couples diversement composés pratiquer dans un halo de bonheur toutes les formes d’érotisme, dans des positions que les générations précédentes eussent jugées parfaitement obscènes, mais que l’art du photographe transfigurait en une évocation angélique de la félicité. On y incitait les collégiennes à être sexuellement détendues au moyen de slogans tels que « trente partenaires, trente préservatifs ». Et Jean-Claude Verdot aussi s’y était employé, quoi qu’il dût lui en coûter. Et ses efforts furent récompensés, puisqu’il sut surmonter quelques déboires pour parvenir aux orgasmes excellents qu’il avait produit avec cette copine qui faisait si convenablement l’amour. Il nourrissait un sentiment de reconnaissance envers le ministère de l’éducation nationale grâce auquel sa vie sexuelle avait été si raisonnablement satisfaisante.
Il n’avait jamais très bien compris pourquoi les capotes et les images de capotes proliféraient ; nouveau culte du Phallus emmaillotté de latex, aussi fervent et populaire que le culte de la Vierge à son apogée, inversion même de ce dernier, puisqu’à l’immaculée conception se substituait la fornication stérile ; ses parents lui avaient vaguement expliqué qu’il s’agissait de se prémunir contre des maladies, mais de ces maladies il n’était pas question dans les slogans sexuels du gouvernement ; on exhortait la jeunesse à pratiquer le coït indistinctement, à condition de revêtir le gland d’une pellicule de caoutchouc ; c’était un nouveau mystère de la Foi, tel la transsubstantiation, qu’il était mal vu de critiquer. Comme les autres, Jean-Claude Verdot avait sacrifié au nouveau culte phallique, pour le plus grand bonheur de la filière de l’hévéa, jusqu’au jour où sa relation fut suffisamment stable pour qu’il pût se passer du sacro-saint caoutchouc gluant, après avis favorable de la médecine du travail. L’ombre divine de la Capote planait cependant sur tous les rapports, même quand on s’en passait. La Capote était présente, immanente et transcendante, même quand elle était absente. Elle incarnait la trinité que formaient la fornication, la sécurité et l’égalité, et par une sorte de transmutation dans l’absence, enveloppait d’une aura virtuelle tous les coïts directs. Cette déesse protectrice inspirait à Jean-Claude Verdot des visions. Pendant qu’il faisait l’amour, défilaient dans sa tête des images psychédéliques de vieux pneus, de semelles de chaussure, de gants à nettoyer les chiottes, et de ces ballons de baudruche oblongs avec lesquels les enfants des squares faisaient des nœuds.
Le couple avait pour fonction de résoudre un problème technique, celui de parvenir à de meilleurs orgasmes en se passant de préservatifs. En conséquence, les personnalités qui composent le couple sont interchangeables. Si Jean-Claude Verdot avait vécu avec sa copine plutôt qu’une autre, c’est à cause des frictions qui empêchent de rencontrer un nombre arbitrairement grand de femmes dans un temps arbitrairement petit. L’affinité des âmes n’avait joué aucun rôle, et cela était juste puisque leurs emplois du temps ne laissaient pas de place pour que de telles affinités pussent éclorent. Le loisir n’était pas si différent du travail : l’un et l’autre consistaient en une succession de tâches à accomplir : garer la voiture, téléphoner au restaurant, renvoyer la balle de l’autre côté du filet, etc. Les tâches s’étaient donc substituées aux êtres, désormais indifférents. Et c’était là une admirable forme d’égalité, de solidarité, et de citoyenneté, que n’importe quelle femme eût vocation à devenir la copine de Jean-Claude Verdot, et que lui-même fût parfaitement remplaçable par un autre homme. Finis, la pesanteur des orages sentimentaux, le nœud étouffant des droits mutuels, la gueule de plomb parce qu’on n’avait pas dit ce qu’il fallait dire…à l’ère sexuellement détendue on ne s’empoisonnait pas la vie avec des états d’âme conjugaux.
Il était donc parfaitement normal que Jean-Claude Verdot ne ressentît aucune tristesse lorsque a copine partit s’installer à Rennes. Mais contrairement à ce qu’on aurait pu prévoir, cette absence de sentiment l’épouvanta, au point que les rares poils qu’il avait sur les jambes se hérissaient et qu’il ne pouvait réprimer un léger claquement de dents.
« Je suis celui qui n’est pas », voilà ce qu’il aurait pu affirmer. Derrière le jeune homme avenant, mince, énergique et aux fines manières ne se trouvait qu’un vertigineux néant, un gouffre sans fond habillé par le train-train fonctionnarial d’un ministère, le moule clonique de l’Institut d’Etudes Politiques, les pratiques sexuellement détendues qu’on lui avait inculquées, et les loisirs semi-culturels de bon ton docilement hérités de sa classe sociale.
Ce doute atroce dura quelques semaines. Et l’ambition fut le ressort qui l’en fit émerger.
Il apprit par la presse qu’un ancien camarade de promotion venait d’être nommé conseiller spécial du premier ministre pour le renouveau urbain. Bien que le renouveau urbain fût moins chic que les cultures solidaires, il se souvenait de ce type (un certain Combourg-Schneider) comme d’un sale fils à papa arriviste (son père était un chirurgien en vue) doublé d’un parfait imbécile ; et la carrière-éclair de ce snob antipathique lui apparaissait comme une véritable menace. Tandis qu’il se contentait de sa copine et de distribuer de l’argent aux créateurs, d’autres remplissaient leur carnet d’adresses et se préparaient des bonnes places pour l’avenir. Si une élémentaire sagesse lui soufflait de continuer à enfiler les petits plaisirs parisiens, le féroce instinct territorial le poussait à casser les reins de Combourg-Schneider et de ses semblables.
Après trois ans dans le même poste, on ne lui avait pas parlé de promotion. Il résolut d’en solliciter une, et se convainquit assez que l’affaire était vitale pour surmonter l’angoisse où le départ de sa copine l’avait plongé.
***
Félix de Rocquencourt ne détestait rien tant que ces jeunes cons qui grenouillaient dans les bureaux du ministère. Ils sortaient des mêmes écoles, portaient les mêmes costumes, et disaient la même chose. Les femmes étaient plus distrayantes, même si la plupart ne cherchaient qu’à profiter des horaires flexibles et parcimonieux et à cumuler les congés divers. Plus les métastases progressaient (l’air désolé des médecins était presque comique, comme s’ils ne devaient pas tôt ou tard, eux aussi, le rejoindre dans la tombe), plus le musée Norbert Walsung et le projet Niebelstein, ce sommet de l’art dynamique et conceptuel, lui semblaient des pitreries. Il n’était vraiment pas très sérieux, de la part d’un homme mûr, atteint d’une grave maladie, de prétendre passer à la postérité au moyen de pareils enfantillages bureaucratiques.
Au fond, il n’était qu’un salopard. C’est à dire un parfait haut fonctionnaire. Ou encore un schizophrène pour qui les nécessités du service étaient inattaquables, fussent-elles en parfaite contradiction avec sa personne. Il n’avait jamais trouvé étrange que le dandy raffiné qui écoutait de la musique ancienne sur instruments d’époque, collectionnait les vieilleries, prenait des bains richement parfumés qui eussent fait pâlir d’envie les plus célèbres cocottes du second empire, et fumait d’excellents havanes choisis par un homme de confiance et sans doute fabriqués par des demi-esclaves de moins de douze ans, fût à la ville le Saint-Just des cultures solidaires, qui n’accordait pas un kopeck à l’art bourgeois et ses valeurs archaïques (dignité de l’artiste, respect du public, travail, effort, divertissement, vraisemblance, règles, cohérence narrative, équilibre, composition…toutes ces billevesées que Verdun, Guernica et Nagasaki avaient abolies), mais finançait au contraire le renversement institutionnel des institutions.
Il était de la race des salopards qui incendient un village parce que ce sont les ordres, et dénoncent des innocents à la police parce que ça les arrange ; à côté de cela, capable de jouir de la vie à titre personnel, cyniquement et sans remords. Il avait fallu un bon paquet de métastases, et qu’un officier d’extrême-droite foutît sa fille, pour qu’il en prît conscience.
Il était heureux qu’il vécût à l’âge pacifique où les derniers combats se nommaient culture solidaire, éducation citoyenne, santé collective et renouveau urbain, car dieu sait comment il eût fini quelques décennies auparavant, quand on pouvait faire une excellente carrière à coup d’exécutions sommaires à Oradour, Auschwitz ou Stalingrad.
Les petits fonctionnaires du ministère, qu’il choyait autrefois comme des soldats de la société nouvelle, n’étaient plus que de sinistres fantoches — il les entendait presque calculer in petto les conséquences que le jeu de taquin qui suivrait inévitablement sa mort aurait sur leur minable petite carrière. Il en avait un en face de lui, un certain Jean-Claude Verdot, si insignifiant qu’il venait à peine de découvrir son existence, bien qu’il l’eût croisé d’innombrables fois dans les couloirs et qu’ils se fussent vus lors de quelques réunions.
Cet homoncule si parfaitement conforme venait passer l’entretien réglementaire avec le chef de service, indispensable à toute promotion. Il fallait bien en promouvoir un, alors pourquoi pas celui-ci, se disait Félix de Rocquencourt, puisque dans quelques mois ces frétillements d’insectes basculeraient dans le néant.
Par décret du 17 octobre 20xx, le gouvernement avait décidé que seuls seraient promus les fonctionnaires qui avaient rempli leur tâche de manière équitable, avec un sens aigu des priorités sociales et un refus incisif des discriminations. On avait établi un Observatoire chargé de répertorier les actions de chaque fonctionnaire afin de certifier leur conformité avec ces objectifs. On ne gravissait les échelons que sur un rapport favorable de l’Observatoire. C’est pourquoi à la gauche de Félix de Rocquencourt, sur le bureau Chippendale qu’un antiquaire de Kensington lui avait fait livrer, était posé le rapport de quarante-deux pages de l’Observatoire sur Jean-Claude Verdot. Il ne l’avait bien entendu pas lu, ce qui distingue un grand commis d’un rond-de-cuir besogneux. Mais il lui prit la fantaisie de le feuilleter alors que son interlocuteur, assis au bord de sa chaise, bafouillait d’un air constipé le discours habituel, qui prouvait à quel point il adhérait aux objectifs du ministère et combien il était désireux d’y exercer de lus amples responsabilités, tout en respectant les prérogatives syndicales.
-Mmh, interrompit Rocquencourt, il semblerait qu’il n’y ait que vingt-huit pour cent de femmes parmi les récipiendaires de vos bourses...
-Euh…je…
-L’Observatoire note aussi l’usage de pronoms sexistes dans vos rédactions administratives, vous n’ignorez pas cette circulaire qui stipule que l’usage de « il ou elle » est obligatoire dans les documents officiels, et qui impose l’usage du féminin dans le cas où le rédacteur jugerait bon d’alléger son style…
L’autre perdait contenance.
-Cela n’est peut-être pas si grave, vous pourriez peut-être convaincre l’Observatoire que vos choix étaient particulièrement judicieux, en ce qui concerne le contenu politique des œuvres…
-C’est-à-dire…
-A moins que vous n’ayez accordé une attention spécifique à l’orientation sexuelle des bénéficiaires…
-Eh bien…
-Si, par exemple, vous montriez à l’Observatoire, preuves à l’appui, qu’il y a au moins dix-neuf pour cent de bisexuels, lesbiennes, gais et transexuels – je vous rappelle que l’Objectif Compensatoire des Discriminations Passées a été fixé à quinze pour cent – …voyons, dix-neuf plus vingt-huit…on n’est pas trop loin du compte, bien que je compte les lesbiennes deux fois.
Félix de Rocquencourt s’amusait follement. Il avait décidément la fibre du sadique. L’autre se ressaisit en entama une tirade assez convaincante sur la nécessité d’en finir avec le sexisme et les discriminations. Ca sonnait comme une vieille rengaine, un air populaire de notre enfance, une mélodie de jadis que chantait notre nourrice. Rocquencourt prit un air bienveillant et le rassura. L’autre s’engagea à veiller scrupuleusement à la parité sexuelle de son service, ainsi qu’à y développer une attention particulière aux homosexuels, bisexuels, et transexuels, ainsi d’ailleurs qu’aux handicapés, gens de couleur, sans-abri, sans-papiers, sans-domicile, et autres espèces de laissés pour compte. Puis il glosa sur le ministère…fer de lance de la prise de conscience citoyenne…le rôle de l’Etat dans la solidarité organique du corps social…les cultures plurielles et les identités communautaires…le questionnement sociétal de l’artiste plasticien…la sensibilisation du public à la nouvelle école française de vidéastes…etc…etc…etc…Rocquencourt flottait dans un bien-être cotonneux (sans doute une métastase qui ruinait en secret quelque centre nerveux) ; il écoutait distraitement tout en feuilletant le rapport.
Il l’interrompit à nouveau.
-Il y a plus grave…
-Pardon ?
-Vous auriez financé une exposition sur Marcel Estoublon.
***
Jean-Claude Verdot savait de Marcel Estoublon aussi peu que possible. Cet auteur n’existait que de l’autre côté de la frontière qui sépare la lumière des ténèbres. Télévisions et théâtres privés faisaient choux gras de ses œuvres. Les personnes qu’elles touchaient se comptaient en millions, mais ces millions ne comptaient pas, parce que la camelote exotique et le sentimentalisme de bas étage étaient proscrits au ministère des Cultures Solidaires. On l’avait précisément créé pour extirper du peuple ces mauvaises fréquentations et l’élever vers l’art authentique et socialement concerné. Mais le peuple résistait, et boudait les centres régionaux d’art dramatique pour s’agglutiner devant la télévision et savourer sans honte les scrupules moraux de petits bourgeois de la canebière et les chicanes retorses des paysans illettrés de Valensole. Marcel Estoublon incarnait tout ce que le ministère combattait : succès commercial, apothéose de la bourgeoisie, écriture conventionnelle, Académie Française, morale obsolète, goût de l’argent, un libéralisme de Troisième République, et surtout le peuple, non pas celui que le gouvernement tentait de façonner, mais le peuple réel, obscurantiste, âpre au gain, égoïste, intolérant et tribal, ce peuple qu’on n’avait pu briser même en important massivement des Kabyles et des Sénégalais, car ces derniers étaient affligés des mêmes tares que le peuple, ce peuple que l’œuvre complaisante d’un Estoublon, qui ne véhiculait pas la moindre critique sociale, maintenait dans les ténèbres et l’acceptation de sa condition.
Un quelconque lien avec Marcel Estoublon, fût-il involontaire comme celui de parenté, suffisait à anéantir une carrière au ministère. Et Jean-Claude Verdot, qui savait de Marcel Estoublon aussi peu de choses que possible (il avait failli se brouiller avec sa copine qu’il avait surprise devant une de ses lourdes dramatiques à la télévision), savait au moins cela. Il ne pouvait avoir accordé de fonds à une estoublonade que fortuitement et à son insu. Ou bien, comme il était inconcevable que l’on puisse postuler à une bourse du ministère au nom de ce marchand de soupe, il n’avait tout simplement pas fait attention, croyant peut-être à un homonyme (mais était-il seulement licite d’avoir le même nom que Marcel Estoublon ?). C’était le vieux tour du truc tellement gros qu’on ne le voyait pas. A moins qu’il n’eût agi sous l’influence de quelque instinct suicidaire, de l’appel du gouffre qu’il avait décelé en lui après que sa copine s’en fût allée à Rennes. On pouvait penser aussi à une tragique erreur de l’Observatoire, ou à un papier glissé dans le dossier par la malveillance d’un ennemi. Mais il n’en avait aucun, lui qui se coulait parfaitement dans l’esprit du ministère et dont le sens des rivalités ne s’était réveillé qu’après qu’on eût parlé de Combourg-Schneider dans le carnet professionnel.
***
La simple mention de Marcel Estoublon suffisait à boucler Jean-Claude Verdot dans un placard à balai. Mais à cause sans doute de cette effronterie involontaire, Félix de Rocquencourt le collectionneur de vieilleries, qui gardait les œuvres complètes d’Estoublon dans une bibliothèque fermée à clef, se prit de sympathie pour ce jeune homme. Comme le chat qui aime à taquiner un peu la souris avant de la croquer, il décida de s’amuser un peu aux dépens de Verdot. La vie était si courte, surtout dans son cas !
-Je veux bien croire à votre bonne foi, mais enfin, tout de même, Marcel Estoublon, c’est un peu fort…
L’autre protestait de sa fidélité.
-Il faudrait qu’on puisse se convaincre que vous avez vraiment le profil…
Verdot demanda qu’on le mît à l’épreuve.
-Comme vous y allez ! On ne met pas un fonctionnaire à l’épreuve ! Ce serait en contradiction avec ce que ce statut, durement gagné après de longues années de lutte, a de plus sacré ! Sachez, mon cher ami, qu’il y a quelque chose de calviniste dans notre caste. On a le profil, ou on ne l’a pas. Ce n’est pas en travaillant qu’on acquiert le nécessaire sentiment d’intime adhésion à nos objectifs.
Il s’était rarement tant amusé. Le bonheur appartient à ceux qui ne prennent pas l’existence au sérieux. Il avait fallu attendre de n’avoir plus que huit mois à vivre pour s’en apercevoir. Quel dommage.
-Il me semble, reprit Rocquencourt, que seul un suivi psychologique personnalisé…
Il s’interrompit pour allumer l’un de ses excellents havanes qu’il fumait dans son bureau, bafouant les interdictions et la grande cause nationale de la lutte contre le cancer, ce qui dans son état de manquait pas de panache. Il utilisait de longues allumettes parfumées à la muscade, qu’il faisait fabriquer par un artisan de la rue des Francs-Bourgeois, fournisseur des excentriques et de la classe créative, et auquel une revue de lifestyle avait consacré d’élogieux reportages.
-…seul un suivi psychologique personnalisé, pourrait nous renseigner sur votre aptitude à occuper un poste de responsabilité.
La langue de bois était douce comme le miel. Quel plaisir que de décontenancer ainsi son interlocuteur par un flux hypocrite de vocables convenus, qui ne lui disaient qu’une chose : que l’on était du bon côté de la barrière, que l’on tenait le manche de la casserole, et qu’on ne le lâcherait qu’en échange de toutes les compromissions et les abdications exigées d’un aspirant au grade de salopard schizophrène, c’est-à-dire de haut fonctionnaire responsable du ronronnement sans surprise de la machine.
Le suivi psychologique personnalisé était le traitement réservé aux déviants, aux suspects, et aux traîtres. Ceux qui, tels de banals portefaix privés de conscience sociale, se délectaient des pièces de Marcel Estoublon. Ceux qui avaient risqué des plaisanteries au sujet d’une priorité nationale, d’un organisme culturel, d’un plan de réhabilitation de l’espace urbain, d’un collectif de plasticiens ou d’une cellule de réflexion muséographique. Ceux qui avaient adressé la parole à des politiciens d’extrême-droite. Ceux qui n’avaient pas assez signé de pétitions ou boudaient trop ostensiblement le Théâtre National Citoyen. Ceux qui ne lisaient pas Le Monde ou fréquentaient des hommes d’affaires américains. Ceux qu’on n’avait pas assez vus dans les défilés contre le racisme et pour la paix. Ceux qui se moquaient en privé de Markowicz et de Sung-Jun, et que leurs amis avaient trahis. Ceux qui avaient notoirement pour gendre un militaire de carrière, à moins qu’ils n’en soient meurtris au point de se consumer intérieurement en un résidu terminal de métastases.
***
Consterné, meurtri, ratatiné, Jean-Claude Verdot referma derrière lui la porte capitonnée qui accédait au bureau de Rocquencourt. Chancelant sous le poids de la nausée, il se traîna jusqu’au sien. Assommé par le coup qui faisait de lui un délinquant culturel, il ne parvenait même plus à feuilleter Le Monde. C’était la première chose imprévue qui lui arrivait en vingt-huit ans d’existence. Elle aurait dû l’amuser, mais il n’avait pas assez d’imagination pour ça.