La pyramide des besoins

Sunday, February 05, 2006

Chapitre 13

A son poste, Jean-Claude Verdot n’avait aucun contact avec le versant miséreux de la culture solidaire. Les artistes qu’il subventionnait avaient tous été célèbres au moins deux heures, on avait imprimé leurs noms dans les journaux plusieurs fois, on avait exhibé leurs bobines dans quelque magazine télévisé, et ils vivaient plus ou moins confortablement de la manne collective. Mais d’autres services du ministère entretenaient des légions de saltimbanques crasseux ; jongleurs, artistes de rue, troupuscules médiocres abonnées aux tréteaux, et qui prêchaient devant des parterres vides un avant-gardisme de fossile, cracheurs de feu, badigeonneurs de mobilier urbain, funambules anémiques, acrobates incompétents, parasites sonores homologués par les réjouissances publiques…tout un sous-prolétariat de ratés qu’un politicien astucieux avait embrigadés dans l’illusion qu’on pourrait s’intéresser à eux, sans doute pour alléger leurs frustrations, dévier leurs instincts vengeurs, et éviter qu’un démagogue fascisant n’en fasse un jour ses troupes de choc. C’étaient les rejetons indignes de la bourgeoisie intellectuelle laïque et fonctionnariale, nul ne savait qui les avait convaincus de leur droit inaliénable à jouer indéfiniment les poètes maudits, sans que quiconque se hasarde à les dessiller, sans que le contribuable ni leurs parents ne se décident un jour à leur donner le coup de pieds aux fesses qu’ils méritaient et à les envoyer consolider les comptes dans l’agence bancaire de banlieue où échouent d’ordinaire leurs semblables.
Jean-Claude Verdot évitait cette faune, même s’il se piquait d’approuver les politiques de « soutien à la création populaire ». Mais ce soir-là, la troisième Fête du Tam-Tam et du Développement Durable se déroulait sous ses fenêtres. On ignorait ce que le tam-tam avait de commun avec le développement durable, mais pour les esprits forts il s’agissait d’un hommage aux peuples primitifs notoirement respectueux du milieu ambiant et des ressources naturelles. La Fête du Tam-Tam et du Développement Durable, comme toutes les autres fêtes, était donc une bonne chose et les journaux l’approuvaient unanimement, à l’exception de quelques feuilles extrémistes que l’on ne laissait paraître qu’à titre vaccinatoire, pour entretenir la vigilance populaire. En d’autres circonstances, Jean-Claude Verdot aurait également approuvé la Fête du Tam-Tam et du Développement Durable, et apprécié le privilège qu’elle se déroulât sous ses fenêtres. Mais son entretien psychologique l’avait laissé dans un état de vertige spasmodique ponctué d’une irritation de l’égo qui troublait sa perception. Pour cette raison, il ne goûta pas – et il fut bien le seul – le travail d’une section de jeunes en réinsertion qui s’employaient, en ouverture de la Fête du Tam-Tam et du Développement Durable, et avec les encouragements d’un célèbre animateur radiophonique, à recouvrir de graffitis insultants et obscènes l’ex-devanture d’une officine réactionnaire. Certains édiles avaient renâclé à autoriser ce gai spectacle interactif, car un marchand de jouets remplaçait l’antenne fasciste depuis plus de dix ans. Mais la majorité d’entre eux avaient estimé que les hautes connotations morales de cet assaut valaient plus que quelques désagréments infligés au marchand de jouets, qu’un chèque du Trésor Public dédommagerait bientôt. Jean-Claude Verdot, qui avait ^perdu le sens commun, n’y voyait que des vandales en train de saccager son quartier.
Après cette mise en bouche commença le Grand Charivari. La marie avait invité tout un chacun à apporter son tam-tam et des centaines d’hommes et de femmes de toutes les classes et de toutes les races se pressaient sur la placette, impatients de faire résonner leurs instruments de tailles diverses. On prétendait recréer, par ce vacarme participatif, l’unisson tectonique de la déesse Gaïa, expression panthéiste de la fusion primitive, celle de l’Age d’Or qui ignorait les clivages, les séparations et les dialectiques, ainsi que la lutte entre l’Homme et la Terre ; antérieur aux maîtres et aux esclaves, à l’exploitation sexuelle et aux conflits tribaux, et dont la moderne cité écologique et festive se voulait un embryon de résurrection. Cela, c’était la conception des théoriciens de l’Age Nouveau qui contrôlaient le conseil municipal. Au peuple et à la bourgeoisie intellectuelle et fonctionnariale, on avait plutôt présenté le grand Charivari comme une nouvelle occasion de se défouler.

Tuesday, October 12, 2004

CHAPITRE 11

De notoriété publique , Paris était la plus désirable des villes. L’animation festive et les happenings culturels y étaient incomparables. Les municipalités successives l’avaient transformée en une mosaïque de charmants villages où il faisait bon flâner entre les spectacles de rue au profit du milieu associatif et les boutiques des créateurs en vogue. Les automobiles se raréfiaient, empêtrées dans un gymkana de boudins et de vessies que les planificateurs urbains, soucieux d’écologie et de développement durable, leur imposaient. On convertissait les places de parking en pistes de skate-board pour la jeunesse, les voies carrossables cédaient le pas aux rails des tramways respectueux du milieu ambiant. On inventait un ville sans véhicules particuliers, ce qui n’avait jamais existé depuis le néolithique.
Mais pour Hervé Berneuil, Paris était sinistre. Car il n’y avait pas de Madame Tran, ni aucun autre bordel, en vertu d’une loi selon laquelle la dignité de la femme vénale réside dans l’exhibition de son corps sur le trottoir plutôt qu’à l’intérieur d’une maison. On ne trouvait que des putains peu fraîches qui s’agglutinaient dans des rues tristes où rôdait la pègre, sous l’œil amusé et complice des patrouilles de police. C’était le lieu de toutes les arnaques, ces filles n’avaient aucune conscience professionnelle, elle emmenaient leurs clients dans des bouges malpropres, des piaules cafardeuses où l’on accédait au bout d’une cage d’escalier où traînaient des margoulins affalés sur le tapis délavé; après avoir empoché leur pactole elles se figeaient dans une pose aussi peu érotique que possible, le moindre mouvement, le moindre attouchement exigeait un salaire supplémentaire, et l’on avait envie que d’une chose, se rhabiller au plus vite et aller respirer le plus loin possible.
Celles-là avaient des boutons, des bourrelets mal placés, les poils de la chatte clairsemés, les seins pendants, ou monstrueux amas de saindoux ; d’autres les hanches étroites, des fesses d’homme, une bedaine de sénateur qu’une adroite nuisette avait dissimulée, ou encore un maquillage atroce, sans oublier les sexagénaires qui espéraient vous racoler en expliquant à quel point elles étaient vicieuses.
Il avait bien essayé une call-girl, trouvée sur Internet, tout ce qu’il y a de plus sélect et exigeante, réservée aux VIP, aux messieurs courtois et de haut niveau ; il avait claqué le tiers de son salaire pour une heure de plaisir médiocre avec une fille parfaitement ordinaire, quelque chose qui lui eût coûté deux bols de riz chez la mère Tran.
Il en était réduit à baiser sa femme, ce qui, au fond, n’était pas plus mal ; mais au fil du temps, comme les traces de sa boulimie sexuelle s’estompaient, elle montrait moins de désir, comme si ce n’était que les odeurs laissées par les autres femelles sur le corps de son mari qui l’attiraient, témoignages infaillibles de sa puissance et de sa fécondité.
En outre, les parisiens vivaient comme des rats. Les touristes, la jet-set, et la jeunesse désoeuvrée, qui dérivaient à la sutface, ne constituaient qu’une façade. La vraie vie parisienne se déroulait sous terre, dans le métro, sa grisaille humide et ses odeurs de bitume, d’urine et de caoutchouc brûlé. Ses mendiants, quand ils ne harcelaient pas les passagers de leurs discours rancis et leurs voix de fausset, dissertaient entre eux des multiples aides et allocations socialistes auxquelles ils pouvaient prétendre, comme de parfaits petits bureaucrates soviétiques, ou de parfaits lecteurs de la presse à combines qui fleurissait, pleine de promesses financières, aux étalages des kiosques. Les visages fermés, les corps tendus des passagers, se figeaient en une forteresse contre les agressions des sens et de l’esprit qui se cultivaient dans ce dédale pestilentiel. On avait supprimé la première classe, on ne pouvait plus prendre sa voiture, et des masses croissantes de citoyens devaient s’entasser une, deux, ou trois heures par jour dans des souterrains auxquels beaucoup des misérables habitants de la corne de l’Afrique eussent préféré une mort rapide. En haut lieu, on se félicitait de l’égalité et du brassage social qu’apportait l’hégémonie du transport collectif, tandis que les rats souffraient en silence, rêvant aux paradis caraïbes qui miroitaient sur les affiches géantes des voyagistes. Et le capitaine Berneuil vivait comme ces rats, contraint lui aussi d’emprunter le métro pour aller méditer huit heures durant sur le sens de la vie, planté devant quelque monticule artistique que le contribuable avait acheté à tel créateur bien accointé.
La virilité d’Hervé Berneuil se rétrécissait d’autant plus qu’au lieu de tuer des moudjahidines, il était désormais affecté à la protection d’objets aussi ineptes qu’encombrants. Et contre quoi ? Un improbable gang de turlupins masqués qu’on ne retrouverait sans doute jamais. Parce que des hommes politiques avaient un jour érigé, quand ? on ne s’en souvient même plus, ces objets ineptes et encombrants en emblème du lien social, nouvelle Iliade, nouvelle Enéide du nouveau monde égalitaire que construisaient les élites. Le capitaine n’avait qu’une envie : décharger le contenu de son fusil mitrailleur sur les masses de béton aussi informes que coûteuses dont il avait la garde.
En conformité avec la Théorie, Hervé Berneuil, frustré dans ses appétits – impossible de manger un bifteck décent, les viandes argentines et australiennes dont il se gobergeait à Djibouti ne pouvaient franchir le filtre déployé par « Bruxelles » -- sombrait dans l’apathie et montrait un désintérêt inquiétant pour le monde qui l’entourait.
Il y a du touriste dans tout militaire colonial. Le flingue rengainé, la porte du bordel refermée, il chausse ses lunettes de soleil, enfile sa chemise à fleurs, accroche son appareil photo autour du cou, et va chasser les images de carte postale comme le ferait n’importe quel retraité. Et, pour le militaire colonial familier du reg et du djebel, Paris était une destination touristique aussi exotique que les autres. Mais pour Berneuil dont la pyramide des besoins s’érodait à la base, elle n’était qu’une étuve grise et terne. Les animations festives avaient une saveur étriquée et convenue, comparées aux balles des djihadistes qui sifflaient aux oreilles. Les spectacles étouffaient dans un carcan gauchiste qu’il abhorrait. Il ne restait que la musique classique, mais il préférait les enregistrements que la toux constante des vieillards ne polluaient pas et les matches de boxe dont sa femme raffolait, mais qu’on n’organisait que dans des endroits sordides.
Il réagit avec une indifférence mêlée d’ennui quand sa femme lui apprit que son beau-père désirait le rencontrer. Il ne voyait pas ce qu’il pourrait dire à ce vieux soixante-huitard en fin de course. Il ne comprenait pas pourquoi celui-ci revenait sur le bannissement prononcé à l’encontre de sa fille. Sans doute la curiosité de voir à quoi ressemblait le père des petits enfants qu’il ne connaîtrait pas. Anne et lui n’eurent pas le courage de refuser au malade cette satisfaction, et ce fut par un après-midi pluvieux qu’ils gravirent le tapis fraîchement nettoyé de l’escalier en marbre de l’hôtel cossu où résidait son beau-père. Il y avait une lourde porte de chêne peinte de laque noire, un porte-parapluie en fonte, et un paillasson orné d’une image équestre de Jeanne d’Arc. Cette ambiance bourgeoise et poussiéreuse auréolait d’incognito la demeure de ce cadre supérieur de l’avant-garde artistique.
Félix de Rocquencourt, drapé dans une robe de chambre en tweed, les reçut dans un petit salon finement décoré de laque chinoise, avec des consoles rococo estampillées et une belle collection de porcelaines Ming. Anne s’assit sur un pouf Louis-Philippe, visiblement électrisée et décidée à rester muette. Rocquencourt leur servit un Cognac centenaire, qu’il gardait dans une carafe de cristal gravé. Son visage était impavide, marqué par la maladie, celui d’un homme qui peut se permettre une dernière trahison, parce qu’il sait que la poussière l’emportera comme le reste. Le capitaine Berneuil était le premier et le dernier animal exotique qu’il lui serait donné de voir, et la seule option pour se faire une idée de sa descendance transgénique et du cocon fascisant au sein duquel elle grandirait. Il attendait un crâne presque rasé, un corps de fauve, un regard où l’on ne pouvait lire que les instincts primaires, et sa première surprise fut que son gendre avait l’aspect d’un homme avec qui on pouvait prendre le thé ou deviser dans un des cabinets feutrés du ministère. C’était inquiétant : l’extrême-droite était une véritable cinquième colonne. On pouvait même imaginer que certains fonctionnaires dociles des Cultures Solidaires, qui applaudissaient aux initiatives les plus citoyennes, votaient en cachette pour la bête infâme.
Lui le maître du verbe, dont un discours bien senti obtenait n’importe quoi, pourvu que l’interlocuteur appartînt au milieu adéquat, restait interdit comme un petit garçon, le nez cloué dans son verre de Cognac. Berneuil, de son côté, était également surpris. Il attendait un vieux barbu bedonnant, avec peut-être une courte queue de cheval et un gros pull prolétarien, qui aurait vécu dans un capharnaüm où traînait de la littérature sociale en format de poche, au milieu d’art nègre et de camelote hymalayenne. Ou encore un intérieur techno-pop et cyber-branché, blanc et minimaliste, avec des néons chirurgicaux et des chaises en forme de nouille. Et ça sentait le dandy du dix-neuvième siècle, sans la moindre référence à la modernité, la chaîne hi-fi elle-même était camouflée par un exquis petit meuble Charles X. Il y tournait un rare enregistrement du Requiem de Liszt, peu propice à la conversation. En bonne logique, Rocquencourt eût dû se contenter de questions anodines sur la protection par l’armée du musée Walsung. Mais il n’avait plus de temps à perdre en fariboles, et…

Sunday, September 05, 2004

SECOND INTERLUDE

Le philosophe constructiviste ne tolérait pas la lumière. Il vivait cloîtré, tous volets fermés, dans un vieil appartement de la rue Boulard. Une saleté innommable régnait dans cet endroit. Epluchures d’orange, emballages froissés, croquettes pour chat et filtres à café moisis traînaient ça et là parmi les anciens numéros de la Review of Constructivist Philosophy qu’il éditait. Le temps humain n’était qu’une fiction sociale à laquelle il avait substitué ses propres conventions solitaires ; il est inutile, voire impossible, de préciser les horaires de ses repas et de ses séances de travail, qui n’obéissaient à aucun rythme précis et dont le rapport aux cycles normaux du calendrier était instable et chaotique. La seule chose pertinente qui concernait le philosophe constructiviste, était l’œuvre à laquelle il travaillait depuis deux ans, et qui portait sur l’éradication du sexe masculin. C’était une idée à la mode, quoique pas nouvelle et dont il n’aurait pu en aucun cas revendiquer la paternité, puisqu’elle remontait au moins au manifeste SCUM de cette pauvre folle de Solanas. Le philosophe constructiviste se proposait néanmoins de fournir des bases analytiques rigoureuses au projet le plus important de l’évolution humaine. Première constatation : le sexe masculin est responsable de la presque totalité de la violence sociale recensée depuis que l’histoire existe. Deuxième constatation : le point limite de l’évolution technologique est atteint, réduisant à néant l’utilité des créateurs maniaco-dépressifs, dont l’écrasante majorité sont des hommes. Pis, l’économie moderne requiert des qualités d’attention, de sédentarité, d’ordre et de dextérité, infligeant un handicap structurel aux mâles qui se présentent sur le marché, comme en témoigne l’infériorité de leurs performances universitaires. L’inadaptation des mâles à la vie moderne, chaque jour plus éloignée de la bestialité primitive, se traduit par un écart croissant entre leur durée de vie et celle des femelles. Tertio, une myriade d’études psychologiques avait fermement établi l’incapacité affective des hommes. D’une part—et cela recoupait l’évidence hormonale et neurologique—leur aptitude à ressentir des émotions de fine qualité était nulle ; la richesse du vécu féminin, sa palette nuancée de sentiments exquis, leurs étaient à jamais interdites—injuste conséquence du déterminisme chromosomal. D’autre part, l’instinct sexuel les accablait comme un fardeau, la maîtrise des pulsions animales était une lutte de tous les instants, et, comme les digues devaient inévitablement céder un jour, à l’ère de l’altruisme réciproque et de la compassion envers les faibles (valeurs hautement féminines), chaque mâle constituait un danger en puissance pour l’équilibre social. Quarto, grâce aux progrès de l’ingénierie génétique, l’espèce contrôlait désormais sa propre évolution, et l’abolition de la reproduction sexuelle était envisageable. Bien que le philosophe constructiviste fût adulé dans les cercles universitaires de la planète, ceux qui, en France, parmi les non-spécialistes, eussent pu citer son nom, se comptaient sur les doigts d’une main. Et pourtant, son influence était colossale. Nombre de décideurs, de manageurs, de planificateurs bureaucratiques, de gourous de la Mode, d’ayatollahs de l’esthétique avaient subi son enseignement à l’Ecole Normale Supérieure. Les vingt-neuf volumes de sa Somme Constructiviste trônaient dans le cabinet de lecture de bien des hommes, parmi ceux qui comptaient vraiment. La doctrine budgétaire du Ministère des Cultures Solidaires procédait entièrement d’une dizaine de pages du tome XVII – L’Esthétique – consacrées à la théorie de l’Art Aléatoire. Les neurologues avaient montré le caractère particulièrement chaotique des connexions cérébrales chez les grands génies créateurs tels que Rimbaud, Saint-Exupéry, Malevitch ou Jim Morrison. Le philosophe constructiviste proposait de fonder l’art de demain sur des « connections chaotiques intersubjectives ». En d’autres termes, l’étincelle du génie procéderait désormais d’interactions rares et fécondes entre individus distincts. Le vingtième siècle avait vu l’essoufflement définitif du potentiel créateur de l’individualisme hideux. La régénération de l’art occidental passait par la coopération entre les êtres, par l’hybridation de leurs personnalités contradictoires, d’où jailliraient comme une étincelle électrique les chefs-d’œuvre de la société nouvelle, de même que, comme le montraient les tomes IV et V consacrés l’Economie, l’individualisme avait échoué dans la production équitable de richesse et devrait tôt ou tard céder le pas à un système planifié faisant appel aux meilleurs sentiments altruistes de chacun. Puisque la construction de l’Homme nouveau – qui est une femme – et celle de l’art qui lui seraient propre ne progressaient pas au même rythme, il convenait de ne pas juger des œuvres de l’Art nouveau avec nos critères rétrogrades, bourgeois et patriarcaux. Le Ministère des Cultures Solidaires ne saurait être qu’un conservatoire de tous les possibles, toute œuvre produite selon la méthode de l’intersubjectivité pouvait légitimement prétendre à ses mânes, en attendant que la société nouvelle fût fermement établie et que ses élites puissent faire le tri parmi le capharnaüm de la biodiversité artistique que nous leur aurons légué. Des dizaines de mémoranda soigneusement réécrits par chaque échelon hiérarchique, avaient circulé au sein du ministère, à propos de la mise en œuvre concrète des théories esthétiques du Philosophe. Quoi qu’il fût difficile de discerner au premier abord une œuvre intersubjective d’une œuvre ordinaire, que des artistes infectés de romantisme égocentrique pussent frauduleusement prétendre aux subventions, on avait mis en place un système relativement fiable, tout particulièrement lorsqu’il s’agissait de sanctionner les fonctionnaires soupçonnés de distribuer l’argent public sur la base de leur conception personnelle de la beauté, de l’agrément, ou, basse dérive mercantile, parce qu’ils avaient noté un début de popularité.

CHAPITRE 10

Après l’incursion de Jean-Claude Verdot dans le placard de sa copine, il n’y eut pas de franche explication, mais une gêne croissante s’installa entre eux. A la place de leurs conversations animées (bien qu’ils n’eussent aucun point de désaccord), c’était maintenant le silence qui régnait sur leurs petits dîners chez le chinois ou le grec du coin. Il n’y avait plus qu’à humer la cigarette de la table voisine – que la cliente brandissait complaisamment entre l’index et le majeur de sa main droite, telle un encensoir, se contentant de tirer quelques bouffées éparses d’un air dégagé – lorgner sur leurs assiettes, écouter leur conversation – qui n’apprenaient à Jean-Claude Verdot sur le prix de l’immobilier, le dernier Markowicz, ou la manière de profiter des derniers petits resquillages et passe-droits, rien qu’il ne sût déjà – aller aux toilettes une fois pour se laver les mains, une fois pour uriner – tandis qu’elle y allait une fois pour se laver les mains, une fois pour rafistoler son maquillage, deux fois pour uriner, et que les quatre voyages de sa copine ne coïncidaient pas avec ceux de Jean-Claude Verdot – et dégainer le téléphone portable pour converser avec quelques connaissances insignifiantes, pour leur dire où l’on se trouvait en échange d’une information similaire de leur part. Il y avait mille façons de se donner une contenance, mais aucune ne dissipait le lourd nuage de soupçons et de désillusions qui planait sur le couple Verdot – que l’on me pardonne ce raccourci impropre, puisqu’il était impensable que Jean-Claude Verdot sacrifiât au rituel primitif et inégalitaire du mariage.
Il voulait savoir si elle couchait avec des types, mais n’osait aborder le sujet. Les banalité qu’il aurait pu dire à la place se rapportaient à son travail, donc à la création contemporaine, et il craignait d’en apprendre plus sur le mépris borné de sa copine envers la culture moderne.
Un jour, elle lui apprit qu’elle venait de trouver un boulot à l’office du tourisme de Rennes. Et ce fut presque par accord tacite qu’elle alla s’y installer, sans même qu’ils eussent envisagé d’autres arrangements.
Jean-Claude Verdot se trouva donc subitement seul, et ses excellents orgasmes ne furent plus qu’un pieux souvenir, ainsi que le nombril de sa copine qu’elle exhibait si généreusement aux regards publics. Cela le plongea dans un terrible effroi, d’une part parce que subvenir à ses besoins sexuels redevenait une tâche ardue, ensuite parce qu’il ne ressentait pas l’ombre d’une tristesse. Son couple n’avait-il donc été qu’un partenariat commercial, un échange de services non facturés, une magouille de plus pour économiser du loyer, une technique de gestion du désoeuvrement à peine supérieure à la télévision, une carte d’abonnement pour se vider les burnes pas plus respectable que la masturbation ou la fréquentation des putes ?
Comme dans toute relation commerciale l’identité du partenaire importait peu, il aurait pu vivre avec n’importe quelle autre femme, elle aurait pu coucher avec n’importe quel autre type, et c’était sans doute ce qu’elle faisait.
Il éprouva le besoin de se regarder dans la glace. Il se trouvait séduisant. Brun, avenant, ambitieux, impeccablement rasé, l’œil tolérant, le geste suave, mince, les fesses étroites, à l’aise dans sa tenue de week-end qui laissait glisser un filet d’air frais entre son torse et son polo, un parfait produit de la bourgeoisie parisienne et de son Institut d’Etudes Politiques.
On lui avait appris au collège qu’il fallait être sexuellement détendu. C’était le règne de la capote anglaise. Il y en avait sur tous les murs. On en distribuait dans le métro, à l’entrée des pharamacies, à côté de la porte de la conseillère principale d’éducation, à la caisse des cinémas d’art et d’essai, dans les centres d’action sociale et les toilettes des restaurants. Des photographies géantes de préservatifs tapissaient les panneaux publicitaires. Tous s’y mettaient : conseils généraux, ministère de la jeunesse, ministère de la santé publique, associations humanitaires, mouvements d’émancipation des homosexuels. L’Etat distribuait aux collégiennes des dépliants aux clichés évocateurs, pleins d’étreintes sans complexes, où l’on voyait des couples diversement composés pratiquer dans un halo de bonheur toutes les formes d’érotisme, dans des positions que les générations précédentes eussent jugées parfaitement obscènes, mais que l’art du photographe transfigurait en une évocation angélique de la félicité. On y incitait les collégiennes à être sexuellement détendues au moyen de slogans tels que « trente partenaires, trente préservatifs ». Et Jean-Claude Verdot aussi s’y était employé, quoi qu’il dût lui en coûter. Et ses efforts furent récompensés, puisqu’il sut surmonter quelques déboires pour parvenir aux orgasmes excellents qu’il avait produit avec cette copine qui faisait si convenablement l’amour. Il nourrissait un sentiment de reconnaissance envers le ministère de l’éducation nationale grâce auquel sa vie sexuelle avait été si raisonnablement satisfaisante.
Il n’avait jamais très bien compris pourquoi les capotes et les images de capotes proliféraient ; nouveau culte du Phallus emmaillotté de latex, aussi fervent et populaire que le culte de la Vierge à son apogée, inversion même de ce dernier, puisqu’à l’immaculée conception se substituait la fornication stérile ; ses parents lui avaient vaguement expliqué qu’il s’agissait de se prémunir contre des maladies, mais de ces maladies il n’était pas question dans les slogans sexuels du gouvernement ; on exhortait la jeunesse à pratiquer le coït indistinctement, à condition de revêtir le gland d’une pellicule de caoutchouc ; c’était un nouveau mystère de la Foi, tel la transsubstantiation, qu’il était mal vu de critiquer. Comme les autres, Jean-Claude Verdot avait sacrifié au nouveau culte phallique, pour le plus grand bonheur de la filière de l’hévéa, jusqu’au jour où sa relation fut suffisamment stable pour qu’il pût se passer du sacro-saint caoutchouc gluant, après avis favorable de la médecine du travail. L’ombre divine de la Capote planait cependant sur tous les rapports, même quand on s’en passait. La Capote était présente, immanente et transcendante, même quand elle était absente. Elle incarnait la trinité que formaient la fornication, la sécurité et l’égalité, et par une sorte de transmutation dans l’absence, enveloppait d’une aura virtuelle tous les coïts directs. Cette déesse protectrice inspirait à Jean-Claude Verdot des visions. Pendant qu’il faisait l’amour, défilaient dans sa tête des images psychédéliques de vieux pneus, de semelles de chaussure, de gants à nettoyer les chiottes, et de ces ballons de baudruche oblongs avec lesquels les enfants des squares faisaient des nœuds.
Le couple avait pour fonction de résoudre un problème technique, celui de parvenir à de meilleurs orgasmes en se passant de préservatifs. En conséquence, les personnalités qui composent le couple sont interchangeables. Si Jean-Claude Verdot avait vécu avec sa copine plutôt qu’une autre, c’est à cause des frictions qui empêchent de rencontrer un nombre arbitrairement grand de femmes dans un temps arbitrairement petit. L’affinité des âmes n’avait joué aucun rôle, et cela était juste puisque leurs emplois du temps ne laissaient pas de place pour que de telles affinités pussent éclorent. Le loisir n’était pas si différent du travail : l’un et l’autre consistaient en une succession de tâches à accomplir : garer la voiture, téléphoner au restaurant, renvoyer la balle de l’autre côté du filet, etc. Les tâches s’étaient donc substituées aux êtres, désormais indifférents. Et c’était là une admirable forme d’égalité, de solidarité, et de citoyenneté, que n’importe quelle femme eût vocation à devenir la copine de Jean-Claude Verdot, et que lui-même fût parfaitement remplaçable par un autre homme. Finis, la pesanteur des orages sentimentaux, le nœud étouffant des droits mutuels, la gueule de plomb parce qu’on n’avait pas dit ce qu’il fallait dire…à l’ère sexuellement détendue on ne s’empoisonnait pas la vie avec des états d’âme conjugaux.
Il était donc parfaitement normal que Jean-Claude Verdot ne ressentît aucune tristesse lorsque a copine partit s’installer à Rennes. Mais contrairement à ce qu’on aurait pu prévoir, cette absence de sentiment l’épouvanta, au point que les rares poils qu’il avait sur les jambes se hérissaient et qu’il ne pouvait réprimer un léger claquement de dents.
« Je suis celui qui n’est pas », voilà ce qu’il aurait pu affirmer. Derrière le jeune homme avenant, mince, énergique et aux fines manières ne se trouvait qu’un vertigineux néant, un gouffre sans fond habillé par le train-train fonctionnarial d’un ministère, le moule clonique de l’Institut d’Etudes Politiques, les pratiques sexuellement détendues qu’on lui avait inculquées, et les loisirs semi-culturels de bon ton docilement hérités de sa classe sociale.
Ce doute atroce dura quelques semaines. Et l’ambition fut le ressort qui l’en fit émerger.
Il apprit par la presse qu’un ancien camarade de promotion venait d’être nommé conseiller spécial du premier ministre pour le renouveau urbain. Bien que le renouveau urbain fût moins chic que les cultures solidaires, il se souvenait de ce type (un certain Combourg-Schneider) comme d’un sale fils à papa arriviste (son père était un chirurgien en vue) doublé d’un parfait imbécile ; et la carrière-éclair de ce snob antipathique lui apparaissait comme une véritable menace. Tandis qu’il se contentait de sa copine et de distribuer de l’argent aux créateurs, d’autres remplissaient leur carnet d’adresses et se préparaient des bonnes places pour l’avenir. Si une élémentaire sagesse lui soufflait de continuer à enfiler les petits plaisirs parisiens, le féroce instinct territorial le poussait à casser les reins de Combourg-Schneider et de ses semblables.
Après trois ans dans le même poste, on ne lui avait pas parlé de promotion. Il résolut d’en solliciter une, et se convainquit assez que l’affaire était vitale pour surmonter l’angoisse où le départ de sa copine l’avait plongé.

***

Félix de Rocquencourt ne détestait rien tant que ces jeunes cons qui grenouillaient dans les bureaux du ministère. Ils sortaient des mêmes écoles, portaient les mêmes costumes, et disaient la même chose. Les femmes étaient plus distrayantes, même si la plupart ne cherchaient qu’à profiter des horaires flexibles et parcimonieux et à cumuler les congés divers. Plus les métastases progressaient (l’air désolé des médecins était presque comique, comme s’ils ne devaient pas tôt ou tard, eux aussi, le rejoindre dans la tombe), plus le musée Norbert Walsung et le projet Niebelstein, ce sommet de l’art dynamique et conceptuel, lui semblaient des pitreries. Il n’était vraiment pas très sérieux, de la part d’un homme mûr, atteint d’une grave maladie, de prétendre passer à la postérité au moyen de pareils enfantillages bureaucratiques.
Au fond, il n’était qu’un salopard. C’est à dire un parfait haut fonctionnaire. Ou encore un schizophrène pour qui les nécessités du service étaient inattaquables, fussent-elles en parfaite contradiction avec sa personne. Il n’avait jamais trouvé étrange que le dandy raffiné qui écoutait de la musique ancienne sur instruments d’époque, collectionnait les vieilleries, prenait des bains richement parfumés qui eussent fait pâlir d’envie les plus célèbres cocottes du second empire, et fumait d’excellents havanes choisis par un homme de confiance et sans doute fabriqués par des demi-esclaves de moins de douze ans, fût à la ville le Saint-Just des cultures solidaires, qui n’accordait pas un kopeck à l’art bourgeois et ses valeurs archaïques (dignité de l’artiste, respect du public, travail, effort, divertissement, vraisemblance, règles, cohérence narrative, équilibre, composition…toutes ces billevesées que Verdun, Guernica et Nagasaki avaient abolies), mais finançait au contraire le renversement institutionnel des institutions.
Il était de la race des salopards qui incendient un village parce que ce sont les ordres, et dénoncent des innocents à la police parce que ça les arrange ; à côté de cela, capable de jouir de la vie à titre personnel, cyniquement et sans remords. Il avait fallu un bon paquet de métastases, et qu’un officier d’extrême-droite foutît sa fille, pour qu’il en prît conscience.
Il était heureux qu’il vécût à l’âge pacifique où les derniers combats se nommaient culture solidaire, éducation citoyenne, santé collective et renouveau urbain, car dieu sait comment il eût fini quelques décennies auparavant, quand on pouvait faire une excellente carrière à coup d’exécutions sommaires à Oradour, Auschwitz ou Stalingrad.
Les petits fonctionnaires du ministère, qu’il choyait autrefois comme des soldats de la société nouvelle, n’étaient plus que de sinistres fantoches — il les entendait presque calculer in petto les conséquences que le jeu de taquin qui suivrait inévitablement sa mort aurait sur leur minable petite carrière. Il en avait un en face de lui, un certain Jean-Claude Verdot, si insignifiant qu’il venait à peine de découvrir son existence, bien qu’il l’eût croisé d’innombrables fois dans les couloirs et qu’ils se fussent vus lors de quelques réunions.
Cet homoncule si parfaitement conforme venait passer l’entretien réglementaire avec le chef de service, indispensable à toute promotion. Il fallait bien en promouvoir un, alors pourquoi pas celui-ci, se disait Félix de Rocquencourt, puisque dans quelques mois ces frétillements d’insectes basculeraient dans le néant.
Par décret du 17 octobre 20xx, le gouvernement avait décidé que seuls seraient promus les fonctionnaires qui avaient rempli leur tâche de manière équitable, avec un sens aigu des priorités sociales et un refus incisif des discriminations. On avait établi un Observatoire chargé de répertorier les actions de chaque fonctionnaire afin de certifier leur conformité avec ces objectifs. On ne gravissait les échelons que sur un rapport favorable de l’Observatoire. C’est pourquoi à la gauche de Félix de Rocquencourt, sur le bureau Chippendale qu’un antiquaire de Kensington lui avait fait livrer, était posé le rapport de quarante-deux pages de l’Observatoire sur Jean-Claude Verdot. Il ne l’avait bien entendu pas lu, ce qui distingue un grand commis d’un rond-de-cuir besogneux. Mais il lui prit la fantaisie de le feuilleter alors que son interlocuteur, assis au bord de sa chaise, bafouillait d’un air constipé le discours habituel, qui prouvait à quel point il adhérait aux objectifs du ministère et combien il était désireux d’y exercer de lus amples responsabilités, tout en respectant les prérogatives syndicales.
-Mmh, interrompit Rocquencourt, il semblerait qu’il n’y ait que vingt-huit pour cent de femmes parmi les récipiendaires de vos bourses...
-Euh…je…
-L’Observatoire note aussi l’usage de pronoms sexistes dans vos rédactions administratives, vous n’ignorez pas cette circulaire qui stipule que l’usage de « il ou elle » est obligatoire dans les documents officiels, et qui impose l’usage du féminin dans le cas où le rédacteur jugerait bon d’alléger son style…
L’autre perdait contenance.
-Cela n’est peut-être pas si grave, vous pourriez peut-être convaincre l’Observatoire que vos choix étaient particulièrement judicieux, en ce qui concerne le contenu politique des œuvres…
-C’est-à-dire…
-A moins que vous n’ayez accordé une attention spécifique à l’orientation sexuelle des bénéficiaires…
-Eh bien…
-Si, par exemple, vous montriez à l’Observatoire, preuves à l’appui, qu’il y a au moins dix-neuf pour cent de bisexuels, lesbiennes, gais et transexuels – je vous rappelle que l’Objectif Compensatoire des Discriminations Passées a été fixé à quinze pour cent – …voyons, dix-neuf plus vingt-huit…on n’est pas trop loin du compte, bien que je compte les lesbiennes deux fois.
Félix de Rocquencourt s’amusait follement. Il avait décidément la fibre du sadique. L’autre se ressaisit en entama une tirade assez convaincante sur la nécessité d’en finir avec le sexisme et les discriminations. Ca sonnait comme une vieille rengaine, un air populaire de notre enfance, une mélodie de jadis que chantait notre nourrice. Rocquencourt prit un air bienveillant et le rassura. L’autre s’engagea à veiller scrupuleusement à la parité sexuelle de son service, ainsi qu’à y développer une attention particulière aux homosexuels, bisexuels, et transexuels, ainsi d’ailleurs qu’aux handicapés, gens de couleur, sans-abri, sans-papiers, sans-domicile, et autres espèces de laissés pour compte. Puis il glosa sur le ministère…fer de lance de la prise de conscience citoyenne…le rôle de l’Etat dans la solidarité organique du corps social…les cultures plurielles et les identités communautaires…le questionnement sociétal de l’artiste plasticien…la sensibilisation du public à la nouvelle école française de vidéastes…etc…etc…etc…Rocquencourt flottait dans un bien-être cotonneux (sans doute une métastase qui ruinait en secret quelque centre nerveux) ; il écoutait distraitement tout en feuilletant le rapport.
Il l’interrompit à nouveau.
-Il y a plus grave…
-Pardon ?
-Vous auriez financé une exposition sur Marcel Estoublon.

***

Jean-Claude Verdot savait de Marcel Estoublon aussi peu que possible. Cet auteur n’existait que de l’autre côté de la frontière qui sépare la lumière des ténèbres. Télévisions et théâtres privés faisaient choux gras de ses œuvres. Les personnes qu’elles touchaient se comptaient en millions, mais ces millions ne comptaient pas, parce que la camelote exotique et le sentimentalisme de bas étage étaient proscrits au ministère des Cultures Solidaires. On l’avait précisément créé pour extirper du peuple ces mauvaises fréquentations et l’élever vers l’art authentique et socialement concerné. Mais le peuple résistait, et boudait les centres régionaux d’art dramatique pour s’agglutiner devant la télévision et savourer sans honte les scrupules moraux de petits bourgeois de la canebière et les chicanes retorses des paysans illettrés de Valensole. Marcel Estoublon incarnait tout ce que le ministère combattait : succès commercial, apothéose de la bourgeoisie, écriture conventionnelle, Académie Française, morale obsolète, goût de l’argent, un libéralisme de Troisième République, et surtout le peuple, non pas celui que le gouvernement tentait de façonner, mais le peuple réel, obscurantiste, âpre au gain, égoïste, intolérant et tribal, ce peuple qu’on n’avait pu briser même en important massivement des Kabyles et des Sénégalais, car ces derniers étaient affligés des mêmes tares que le peuple, ce peuple que l’œuvre complaisante d’un Estoublon, qui ne véhiculait pas la moindre critique sociale, maintenait dans les ténèbres et l’acceptation de sa condition.
Un quelconque lien avec Marcel Estoublon, fût-il involontaire comme celui de parenté, suffisait à anéantir une carrière au ministère. Et Jean-Claude Verdot, qui savait de Marcel Estoublon aussi peu de choses que possible (il avait failli se brouiller avec sa copine qu’il avait surprise devant une de ses lourdes dramatiques à la télévision), savait au moins cela. Il ne pouvait avoir accordé de fonds à une estoublonade que fortuitement et à son insu. Ou bien, comme il était inconcevable que l’on puisse postuler à une bourse du ministère au nom de ce marchand de soupe, il n’avait tout simplement pas fait attention, croyant peut-être à un homonyme (mais était-il seulement licite d’avoir le même nom que Marcel Estoublon ?). C’était le vieux tour du truc tellement gros qu’on ne le voyait pas. A moins qu’il n’eût agi sous l’influence de quelque instinct suicidaire, de l’appel du gouffre qu’il avait décelé en lui après que sa copine s’en fût allée à Rennes. On pouvait penser aussi à une tragique erreur de l’Observatoire, ou à un papier glissé dans le dossier par la malveillance d’un ennemi. Mais il n’en avait aucun, lui qui se coulait parfaitement dans l’esprit du ministère et dont le sens des rivalités ne s’était réveillé qu’après qu’on eût parlé de Combourg-Schneider dans le carnet professionnel.
***

La simple mention de Marcel Estoublon suffisait à boucler Jean-Claude Verdot dans un placard à balai. Mais à cause sans doute de cette effronterie involontaire, Félix de Rocquencourt le collectionneur de vieilleries, qui gardait les œuvres complètes d’Estoublon dans une bibliothèque fermée à clef, se prit de sympathie pour ce jeune homme. Comme le chat qui aime à taquiner un peu la souris avant de la croquer, il décida de s’amuser un peu aux dépens de Verdot. La vie était si courte, surtout dans son cas !
-Je veux bien croire à votre bonne foi, mais enfin, tout de même, Marcel Estoublon, c’est un peu fort…
L’autre protestait de sa fidélité.
-Il faudrait qu’on puisse se convaincre que vous avez vraiment le profil…
Verdot demanda qu’on le mît à l’épreuve.
-Comme vous y allez ! On ne met pas un fonctionnaire à l’épreuve ! Ce serait en contradiction avec ce que ce statut, durement gagné après de longues années de lutte, a de plus sacré ! Sachez, mon cher ami, qu’il y a quelque chose de calviniste dans notre caste. On a le profil, ou on ne l’a pas. Ce n’est pas en travaillant qu’on acquiert le nécessaire sentiment d’intime adhésion à nos objectifs.
Il s’était rarement tant amusé. Le bonheur appartient à ceux qui ne prennent pas l’existence au sérieux. Il avait fallu attendre de n’avoir plus que huit mois à vivre pour s’en apercevoir. Quel dommage.
-Il me semble, reprit Rocquencourt, que seul un suivi psychologique personnalisé…
Il s’interrompit pour allumer l’un de ses excellents havanes qu’il fumait dans son bureau, bafouant les interdictions et la grande cause nationale de la lutte contre le cancer, ce qui dans son état de manquait pas de panache. Il utilisait de longues allumettes parfumées à la muscade, qu’il faisait fabriquer par un artisan de la rue des Francs-Bourgeois, fournisseur des excentriques et de la classe créative, et auquel une revue de lifestyle avait consacré d’élogieux reportages.
-…seul un suivi psychologique personnalisé, pourrait nous renseigner sur votre aptitude à occuper un poste de responsabilité.
La langue de bois était douce comme le miel. Quel plaisir que de décontenancer ainsi son interlocuteur par un flux hypocrite de vocables convenus, qui ne lui disaient qu’une chose : que l’on était du bon côté de la barrière, que l’on tenait le manche de la casserole, et qu’on ne le lâcherait qu’en échange de toutes les compromissions et les abdications exigées d’un aspirant au grade de salopard schizophrène, c’est-à-dire de haut fonctionnaire responsable du ronronnement sans surprise de la machine.
Le suivi psychologique personnalisé était le traitement réservé aux déviants, aux suspects, et aux traîtres. Ceux qui, tels de banals portefaix privés de conscience sociale, se délectaient des pièces de Marcel Estoublon. Ceux qui avaient risqué des plaisanteries au sujet d’une priorité nationale, d’un organisme culturel, d’un plan de réhabilitation de l’espace urbain, d’un collectif de plasticiens ou d’une cellule de réflexion muséographique. Ceux qui avaient adressé la parole à des politiciens d’extrême-droite. Ceux qui n’avaient pas assez signé de pétitions ou boudaient trop ostensiblement le Théâtre National Citoyen. Ceux qui ne lisaient pas Le Monde ou fréquentaient des hommes d’affaires américains. Ceux qu’on n’avait pas assez vus dans les défilés contre le racisme et pour la paix. Ceux qui se moquaient en privé de Markowicz et de Sung-Jun, et que leurs amis avaient trahis. Ceux qui avaient notoirement pour gendre un militaire de carrière, à moins qu’ils n’en soient meurtris au point de se consumer intérieurement en un résidu terminal de métastases.

***
Consterné, meurtri, ratatiné, Jean-Claude Verdot referma derrière lui la porte capitonnée qui accédait au bureau de Rocquencourt. Chancelant sous le poids de la nausée, il se traîna jusqu’au sien. Assommé par le coup qui faisait de lui un délinquant culturel, il ne parvenait même plus à feuilleter Le Monde. C’était la première chose imprévue qui lui arrivait en vingt-huit ans d’existence. Elle aurait dû l’amuser, mais il n’avait pas assez d’imagination pour ça.

Wednesday, September 01, 2004

CHAPITRE 9

Il y avait un domaine où Jean-Claude Verdot et sa copine étaient à la traîne, celui du libertinage conjugal. On peut affirmer que Jean-Claude était si satisfait de leur entente charnelle qu’il n’éprouvait pas le besoin d’essayer autre chose que sa copine. Avouons également qu’une certaine timidité viscérale lui interdisait de collectionner les expériences. Tout cela l’embarrassait, car une partie de fesses n’avait pas plus de signification qu’une partie de tennis, on pouvait la pratiquer avec n’importe qui, pour autant que les performances de sa ou son partenaire soient suffisantes. Les fréquentations de sa copine ne l’avaient jamais intéressé, pas plus que ses autres activités, ni que de nombreux aspects de sa personne, qui le laissaient indifférent. L’important était d’avoir une copine ainsi qu’une vie sexuelle sainement réglée, comme sans doute la plupart de ses collègues, et surtout ceux qui étaient soigneusement coiffés, sûrs d’eux, bien dans leur peau et qui commentaient finement l’actualité. C’était pratique ; il y avait un modèle à suivre, celui que lui offraient ces jeunes bourgeois dominateurs et si parfaitement heureux dans les convictions inébranlables qu’ils fortifiaient par la lecture de leur quotidien du soir préféré. Et ce jour où il avait pris conscience de son bonheur parfait, était aussi celui où il avait constaté la parfaite identité de son style de vie avec celui de ses collègues.
Plus qu’une pruderie désuète, la monogamie – fût-elle fortuite comme celle de Jean-Claude Verdot – trahissait un méprisable instinct de propriété, indigne d’un jeune chargé de mission au ministère des cultures solidaires. C’était une sacralisation tout à fait déplacée, voire hystérique, de la chair, qui évoquait les draps maculés des lunes de miel, les crimes d’honneur perpétrés au fusil de chasse, les bagues à poison et autres femmes cloîtrées, toute une bimbeloterie mythique de méridional, un machisme ringard à la Prosper Mérimée sur lequel tout être de bon ton se devait de cracher d’un air entendu. Puisque la sexualité n’était plus qu’un plaisir comme les autres, qui, tout comme le tennis, pouvait se pratiquer entre personnes de sexe indifférent (et ce n’était pas la moindre victoire de la philosophie constructiviste contre la nature humaine), puisqu’elle ne jouait plus aucun rôle dans la reproduction humaine, fort heureusement guidée par des considérations de viabilité économique, d’opportunité sociale et de santé publique, les instincts jaloux n’étaient que le résidu malsain et mortifère d’une ère darwinienne révolue. Pour certains, il s’agissait même là d’une forme de démence, comme manger avec ses doigts ou s’exprimer par grognements. Il incombait donc aux êtres de qualité de pratiquer ostensiblement le vagabondage érotique, ainsi que de tolérer les frasques de leur partenaire, afin de démontrer qu’ils avaient pleinement éliminé leurs résidus préhistoriques, et qu’ils affrontaient avec bonhomie la mise en commun des muqueuses intimes de leur partenaire.
Malgré sa timidité et le fait que leurs performances mutuelles rendaient toute aventure extra-conjugale superflue, Jean-Claude Verdot ne doutait pas qu’un jour sa copine et lui allongeraient tranquillement leur palmarès sexuel, ce qui dissiperait l’image de refoulé qu’on avait de lui au ministère – il le soupçonnait bien qu’il n’en eut aucune preuve.
Il ne doutait pas que la jalousie ne lui fût totalement étrangère, sa copine n’était pas un objet qu’il possédait mais un être libre, libre de se déhancher et de montrer son nombril, libre de prendre son pied avec qui elle voulait, en femme qui s’est enfin réapproprié son corps et sa sexualité, libre même de s’ennuyer aux premières du Théâtre National Citoyen.
Mais après cette première et l’émeute au cours de laquelle sa voiture avait brûlé, il avait senti une incompréhensible rancœur, et devait s’avouer que l’instinct de propriété couvait en lui, à peine ébranlé par les assauts de sa conscience sociale. Certes, l’automobile n’était qu’un égoïste et méprisable objet marchand. Il n’en possédait une qu’à cause des grèves des transports collectifs – qu’il approuvait – et des agressions qui s’y déroulaient – une conséquence déplorable de l’exclusion. Certes, on ne pouvait qu’encourager la révolte des jeunes de banlieue victimes de discriminations. Certes, c’était à cause de la répugnante gestion de la mutuelle de fonctionnaires qui l’assurait, inspirée des principes du secteur privé, qu’on avait remboursé sa voiture au quart de sa valeur. Certes, les juges avaient eu raison de ne condamner les jeunes qu’à de légers travaux d’intérêt général, car on sait que la prison nourrit toutes les infamies et que l’inégalité est la seule injustice. Mais Jean-Claude Verdot ne pouvait éteindre la lampe rouge qui clignotait au fond de son âme, et qui l’avertissait que puisque la ligne qui séparait sa propriété des prédateurs avait été impunément franchie, son existence était menacée. Il savait bien que ce n’était qu’un vieux réflexe légué par des millénaires d’évolution, un câblage particulier de ses neurones, une activation d’enzymes et d’hormones qui ne servait plus à rien dans la société nouvelle, mais il n’avait aucun moyen de faire taire la rage angoissée qui lui nouait la gorge et l’affligeait d’insomnies ponctuées de cauchemars.
Ce même instinct diabolique lui soufflait qu’il avait des droits sur sa copine, et qu’il lui eût été fort désagréable qu’elle couchât avec un autre homme. Malgré toute sa honte il ne pouvait chasser ce sentiment possessif répugnant. Et ce fut honteusement, mais sans hésiter, qu’un dimanche où elle s’était absentée pour un stage, il ouvrit le placard où elle entassait ses papiers – ce même placard modulaire en panneaux de pin qu’il avait assemblé lui-même deux ans auparavant, à l’aide de cette petite manivelle en mauvais acier qui traînait encore dans ses outils – pour y chercher des indices de quelque aventure intime qu’elle lui aurait caché. Cela était simplement absurde, puisqu’il était entendu qu’ils conservaient chacun leur liberté et qu’ils n’avaient rien à se cacher. Mais l’intuition féminine de sa copine aurait pu fort bien lui souffler qu’il valait mieux ne pas provoquer le répugnant instinct de propriété de Jean-Claude.
Il ne s’attendait pas à trouver autre chose que des papelards sans intérêt : ordonnances et feuilles de sécu oubliées, talons de carte bancaire, contremarques de pressing, pense-bête où elle avait griffonné à la hâte quelque numéro de téléphone, trombones, enveloppes, cartes postales, correspondance administrative, morceaux de facture, pellicules photo…et c’était bien là l’essentiel du contenu. Mais il y avait une chemise cartonnée dans laquelle elle avait méticuleusement rassemblé des coupures de magazines féminins. Comme tous les articles de cette presse, ils offraient des conseils pratiques pour améliorer sa vie personnelle et se sentir mieux dans sa peau, en vantant au passage les mérites de quelques produits.
Les titres évoquaient la jouissance sans complexe de la femme libérée du joug oppressif de l’homme, qui sait user avec dextérité et domination de ses charmes, exercer pleinement son pouvoir sexuel, et se servir des hommes au besoin, ce qui n’était qu’une juste réparation pour les millénaires d’oppression machiste dont on venait à peine de sortir. La supériorité sexuelle de la femme était pleinement reconnue, puisque pas moins de quatre organes différents lui procuraient du plaisir, et la presse féminine assumait avec une insolence égrillarde cette supériorité retrouvée.
On nous montrait des créatures au ventre plat (bien que le nombril de la copine de Jean-Claude fût enrobé de bourrelets de graisse qui, quoique discrets et même charmants, ne la disqualifiaient pas moins aux yeux d’un photographe de mode), parfaitement épanouies dans la plénitude de leurs corps, comme de beaux fruits d’Août, et dont les dents blanches et le regard hautain exprimaient un je ne sais quoi de surhumain. Les articles nous expliquaient à quel point la vie des femmes était formidable, car « l’été sera sexe ou ne sera pas », et « rien de tel qu’un petit minet pour passer les vacances agréablement ». De plus, « sachez pimenter votre vie de couple par des aventures libertines », « l’infidélité : un nouvel art de vivre », et « test : êtes-vous une allumeuse ? ». Pendant ce temps, le ménage à trois se répandait comme une traînée de poudre, à tel point qu’on parlait d’un véritable phénomène de société, et avoir deux hommes était la clé du bonheur. Et pourquoi se priver d’un beau mec musclé sur une plage, sous prétexte que les enfants logeaient à six cents mètres dans la marina de belle-maman ?
Il y avait celles qui voulaient « un bébé mais pas d’homme », d’autres « deux hommes mais pas d’enfant », celles pour qui « l’avortement est plus confortable que la pilule », celles qui ont préféré « changer d’homme que de métier », celles qui ont mis au banc d’essai le concubinage et le mariage, et puis bien sûr les échangistes, les sado-masochistes, et les actrices porno. Celles-ci, nouvelles prêtresses de la Venus Eryx, redevenaient à la ville d’honorables mères de famille, fidèles à leur époux et dévouées à leurs enfants, voire d’excellentes couturières, car si le libertinage provocateur pimentait le temps libre des avocates d’affaires et des directrices du marketing, il n’était qu’un sale turbin pour les travailleuses sexuelles, et même les putes sacrées du cinéma X, qui le pratiquaient avec ferveur, étaient bien contentes lorsqu’elles avaient accompli leur horaire.
Et toutes ces femmes, montrées en exemple dans les articles que la copine de Jean-Claude Verdot avait soigneusement découpés, étaient absolument heureuses, car celles qui auraient pu ne pas l’être avaient bénéficié des services d’une psychologue ou profité des conseils des magazines féminins.
Les magazines féminins avaient mis fin à la conception archaïque selon laquelle la femme devait tenir son rang, certains comportements lui étant interdits, et surtout à l’idée qu’elle devait se dévouer à ses proches, notion répugnante s’il en est, mère de tous les abus domestiques. Oui, l’idée réactionnaire que c’est à travers autrui (confort et sécurité des enfants, situation sociale du mari) que la femme trouve véritablement le bonheur, qui infectait les pages des ancêtres pétainistes de ces magazines, ils l’avaient entièrement éradiquée. Et personne ne voulait savoir ce qu’éprouvait le bébé de l’avocate qui passait soixante heures par semaine avec sa nounou, ni le père mis au rancart parce que sa femme avait « craqué pour un mec sur la plage », ni les partenaires de celle qui voulait deux hommes mais pas de bébé (mais avaient-ils seulement un cerveau ?), et encore moins bien sûr le contributeur de sperme ni la fille de celle qui avait eu « un bébé mais pas d’homme ». La seule chose qui comptait, c’était de prouver, semaine après semaine, que l’équilibre personnel et la satisfaction sexuelle de la femme primaient sur tout le reste. Et, au cas où certains en douteraient encore, il fallait le répéter, semaine après semaine, et traquer les préjugés sexistes en exhibant chaque semaine quelque nouveau tabou relégué aux oubliettes par le choix d’une admirable femme libérée.
Il y avait en outre le carton rose et plastifié d’un fort coquin Club 69, glissé entre deux pages de magazine.
Jean-Claude Verdot aurait dû se réjouir de l’intérêt de sa copine pour le dévergondage prôné par la presse féminine, puisque leur fidélité était transitoire, involontaire et suspecte. Mais au lieu de le réjouir, ses découvertes le plongèrent dans un profond désarroi.
Premièrement, il émanait de tous ces magazines une vulgarité fort peu goûtée par les représentants de l’élite culturelle. Elle confirmait la désagréable impression produite sur Jean-Claude par l’impatience de sa copine au TNC. N’était-elle pas, en somme, une banale midinette de Prisunic, et ne s’était-il pas laissé abuser par son militantisme humanitaire et féministe, produit de lectures éparses et superficielles ? Des hebdomadaires de gauche, autrement plus respectables que les tabloïds qu’elle lisait, prêchaient régulièrement la liberté sexuelle, en s’appuyant sur des études scientifiques et l’avis d’universitaires de haut niveau. Jean-Claude n’aurait pas éprouvé un pareil malaise si l’émancipation vaginale de sa copine avait été catalysée par les articles de fond de l’ Observateur Parisien, plutôt que la gouaille et les photos criardes de Marie-Sheryl et Woman Attitude.
Deuxièmement, elle s’était bien gardée de lui confier ses aventures. Leur relation reposait-elle sur un mensonge ? Le considérait-elle comme un type conventionnel, jaloux, possessif, un barbon moliéresque avant l’âge ? Cela semblait inconcevable, mais ne l’avait-elle pas traité à plusieurs reprises de « coincé » ? Deux ans plus tôt, elle avait voulu qu’il changeât de coiffure et fit de la moto. Elle l’avait entraîné en vain dans des discothèques, des endroits immondes où l’on portait des paillettes et où l’on se trémoussait au rythme de Love Fever et Coin-Coin-Coin-Coin, des sous-sols à la lumière glauque et aux relents de gin-fizz, avec une ambiance de fête du camping du Soleil à Châtelaillon-plage, ou de bal des pompiers dans un faubourg de Bar-sur-Aube. Après ces incidents au cours desquels il avait fait preuve d’un mâle esprit de résistance, refusant d’enfourcher une moto, de troquer sa coiffure terne contre une coupe rock’n’roll, et de mettre les pieds au Star Club et au Village Dance, ce qui eût irrémédiablement détruit sa carrière si le moindre planton du ministère l’y avait surpris, ils avaient traversé quelques semaines de mépris mutuel, pendant lesquelles il n’avait pas osé se dire qu’il vivait avec une petite conne de banlieue, ni elle qu’elle paratageait la couche d’un trou du cul snob et coincé de la rue Saint-Guillaume.
Et ce fut le souvenir de ces épisodes qui lui donna la clef : ce n’était pas le fait qu’elle couchait avec d’autres hommes qu’elle lui cachait, mais bien l’identité de ces hommes ; très probablement, des crétins gominés qui djerkaient au Star Club et embarquaient des pétasses sur leur Kawasaki ; d’horribles beaufs qui parlaient de football et du prix des voitures des gens avec lesquels elle buvait du pernod pour ricaner grassement et dénigrer l’avant-garde contemporaine, il les entendait presque se gausser des « masturbations », des « prises de tête », cracher du haut de leur médiocrité sur les « cultureux » « chiants » et « gonflants »…
Il prit conscience qu’il divagait. Il n’y avait aucune raison pour qu’elle fréquentât ce genre de types sans le lui avouer, et même aucun des papiers trouvés dans son placard ne prouvait la moindre aventure extra-concubinale. Pourquoi se serait-elle entêtée dans une double vie, un partenariat mensonger, alors qu’elle ne retirait aucun avantage matériel de sa cohabitation avec Jean-Claude, puisqu’ils partageaient les frais de manière rigoureusement égale ?
Troisièmement, et c’était là l’hypothèse la plus pénible, ce qu’il prenait pour d’excellents orgasmes n’était peut-être pour elle qu’un va-et-vient visqueux et monotone, et ses manifestations extérieures de plaisir une simagrée pour en finir plus tôt. Elle recherchait discrètement la satisfaction des sens auprès de mâles quelconques levés dans des boîtes telles que celle dont il avait trouvé le carton, et restait avec lui par inertie, conformisme et désoeuvrement.
C’était une idée proprement intolérable, elle provoquait en lui une insupportable souffrance, à tel point que ses yeux se brouillaient, ses tempes battaient, et une migraine de plomb lui alourdissait la tête, pareille à une cartouche de chevrotine logée dans les lobes de son cerveau. L’idée était très probablement fausse, car elle ne s’était jamais plainte et rien n’importait plus aux yeux de Jean-Claude Verdot que la plénitude sexuelle de ses partenaires (l’ Observateur Parisien ne rejoignait-il pas Marie-Sheryl pour affirmer que l’homme avait été créé afin de mener la femme à l’orgasme ?). Il n’hésitait pas à y mettre le temps qu’il fallait, recourant à toutes sortes de stimuli et parfois même à des drogues, n’hésitant pas à adopter les positions les plus complexes au péril de sa santé. Les orgasmes très convenables de sa copine n’étaient donc pas une comédie, mais le résultat louable de ses efforts obstinés. Ces considérations n’empêchaient pourtant pas cette idée fausse de le torturer tout autant que si elle eût été vraie.
D’autant que la sexualité avait un autre aspect, celui du désir. Là, Jean-Claude Verdot devait reconnaître qu’elle était froide et manquait de spontanéité. C’était toujours lui qui initiait les préliminaires de l’amour. Elle était en général docile, mais il fallait toujours la harceler un peu pour avoir droit au coït. C’était peut-être une constante du comportement féminin, bien qu’officiellement celui-ci – pure convention sociale -- n’obéît à aucune loi. Mais peut-être aussi, horrible doute, une femme n’avait pas envie d’un homme comme Jean-Claude Verdot, ce qui était fort injuste à ses yeux, car il se considérait comme un homme modèle.
Parfaitement éduqué et cultivé, et pas de n’importe quelle culture, celle qui se décidait au ministère et faisait bouger la France.
Ne souffrant d’aucune des tares traditionnelles du mâle, brutalité, ivrognerie, muflerie, irresponsabilité et fanfaronnades.
Montrant un bel entrain sexuel, comme on l’a dit, tout au service de la femme et de ses orgasmes.
Et pas macho pour un sou, respectueux de l’autonomie de sa copine, lui laissant souvent l’initiative, enfin partisan d’une stricte parité tant sur le plan financier que sur celui du partage des corvées domestiques.
Toujours volontaire pour essuyer la cuvette des toilettes, changer le sac de l’aspirateur, traquer les miettes, les épluchures et les balayures, repasser les chemises, raccommoder les vêtements, rincer le fond de la poubelle, et se mettre à quatre pattes pour frotter le sol de la salle de bains avec une serpillère sous la supervision de sa copine. Et avec tout ça, elle n’avait pas envie de lui !

Il triait scrupuleusement les ordures selon les indications de sa copine. Il y avait cinq bacs qui occupaient la moitié de la surface de la cuisine. Le bleu recevait les récipients en verre, qui d’après la nouvelle réglementation devaient être débarrassés de toutes impuretés (étiquettes, capsules, résidus sucrés de sodas ou de spiritueux, cadavres d’insectes, toiles d’araignée) – et Jean-Claude Verdot nettoyait avec soin chaque pot, chaque bouteille, avant de les y déposer. Le jaune contenait les emballages de plastique, qui devaient être jetés dans le même état de propreté que le verre. Le vert accueillait les papiers et les cartons, et – conséquence de l’appartenance de Jean-Claude Verdot à la bourgeoisie intellectuelle laïque et fonctionnariale – il se remplissait plus vite que les autres. Dans un monde idéal il eût été plus grand, mais les autorités avaient calibré la taille de chaque poubelle à partir d’un français-type dont la production journalière de chaque catégorie d’ordure égalait la moyenne nationale. Il n’existait aucun français-type, et chaque français devait lutter contre le remplissage asynchrone de ses bacs à ordure ; et pourtant la méthode du français-type était sans doute la manière la plus rationnelle de gérer démocratiquement la taille des poubelles ; et la notion de français-type n’était pas sans beauté, elle exhalait un parfum désuet de table rase révolutionnaire, d’enthousiasme juvénile pour le système métrique, et de quête fébrile de proportions parfaites. Dans le bac bleu s’entassaient les ferrailles : capsules, tampons à récurer érodés par la vaisselle, montures de lunettes cassées, et boîtes de soda. Le législateur avait épargné aux ménages la tâche de nettoyer ces déchets, car l’opinion publique n’était pas encore mûre. Mais le ministère de la Santé Collective et le ministère de l’Attention au Milieu Ambiant s’apprêtaient à lancer une campagne publicitaire pour inciter la population à un comportement citoyen envers le contenu des bacs bleus. Le bac noir – noir comme la détresse du Tiers-Monde – contenait les objets indignes et superflus qui manquaient tant aux pauvres des pays d’Afrique. On y trouvait un fatras de tubes de rouge à lèvre publicitaires, trousses de toilette de compagnies aériennes, cassettes vidéo vendues avec des périodiques, vieux paquets de nouilles qu’on n’a pas voulu laisser pendant les vacances, chemises aux manches élimées, collants filés… : un tas hétérogène, bariolé comme un collage pop-art des années soixante. Des associations solidaires se chargeaient de recueillir ces objets et de les expédier (avec le soutien financier de l’Etat) aux indigents de la planète. Mais des traîtres profitaient de ce que les bacs noirs accueillaient des objets divers pour y jeter des déchets inutilisables qu’ils auraient dû trier, nettoyer et laisser dans les autres caisses. Le milieu humanitaire réclamait un contrôle sévère et des sanctions exemplaires.
Il incombait à Jean-Claude Verdot de déposer chacune de ces cinq catégories d’ordure dans les bennes adéquates que les édiles avaient placées sur le trottoir. L’enthousiasme de la population pour le tri des déchets avait dépassé les prévision, et il n’était pas rare que l’une de ces bennes fût pleine. Dans ce cas, Jean-Claude Verdot, avec un cynisme touchant, transportait sa poubelle jusqu’à une autre benne de même couleur, qui se trouvait parfois à plusieurs centaines de mètres. Mais il était fier de ne pas ménager ses efforts pour ce nouveau défi qu’était le tri des ordures.

Tuesday, August 31, 2004

CHAPITRE 8

A cette époque, Belleville était le quartier des arts et de la culture. Cela n’avait pas toujours été le cas et cela changerait un jour. Artistes, créateurs, stylistes et plasticiens s’étaient regroupés autour du TNC (Théâtre National Citoyen). Là, à l’abri de la fibre de verre monumentale de Sung-Jun, ils avaient rénové de vieux ateliers et des friches industrielles, développant un art de vivre convivial et alternatif. Entre salons de coiffure « branchés » où l’on rasait les crânes créativement, les ponctuant parfois d’un tatouage, où l’on taillait les barbiches pour leur conférer une allure négligée, où l’on toilettait les dreadlocks en y laissant juste le nombre de puces qu’il fallait, et boutiques de fripes relaxes et festives, se nichaient de délicieuses galeries où les artefacts des plasticiens colportaient une critique fine mais implacable du capitalisme global.
Et puis ça vous avait gardé un air de vieux Paris, il y avait encore quelques clochards, des épiciers maghrébins, de vieux HLM tagués que le ministère des Cultures Solidaires avait fait classer et que l’UNESCO s’apprêtait à déclarer héritage de l’humanité, des petites gens qui roulaient en automobile et avaient des enfants, des familles africaines, toute une diversité colorée, magnifique source d’inspiration pour les jeunes créateurs férus de peuples premiers et de musiques du monde. Bien entendu cela allait disparaître, les artistes entraînaient dans leur sillage une bourgeoisie aisée et décontractée, les prix allaient monter, quelques faiseurs d’opinion réaliseraient de belles plus-values, mais quand le quartier serait un propret village aux rues piétonnes égayées de sages animations, alors les artistes, en vrais pionniers, iraient défricher une autre zone, qu’ils élèveraient à son tour au-dessus de la condition de dépotoir, et les plumitifs de Cyber-Art et d’autres revues se mobiliseraient une fois de plus, et il y aurait à nouveau quelques belles plus-values immobilières, jusqu’à ce que les épiciers maghrébins, les petites gens avec leurs automobiles et leurs enfants, et les clochards échouent dans les limbes urbaines, les pavillons préfabriqués qui bordaient l’aéroport de Roissy, les champs de betteraves des plaines picardes, un espace déstructuré irrécupérable, plan, informe, où tout vidéaste-plasticien eut crevé aussi vite qu’un poisson rouge dans un bocal d’eau du robinet posé sur le formica de la cuisine, où inonder Cyber-Art de panégyriques vibrants à l’adresse des tribus urbaines qui le lisaient ne suffirait pas à faire monter la rente foncière d’un seul centime d’Euro, car celle-ci y était irrémédiablement fixée par le prix du maïs et les aléas des subventions de « Bruxelles ».
Jean-Claude Verdot ne goûtait les privilèges de sa profession jamais tant que lors des premières du Théâtre National Citoyen. Sa voiture profitait même des rares emplacements laissés dans la rue par les planificateurs urbains – ceux qui bordaient le TNC étaient réservés aux représentants du ministère des Cultures Solidaires. Il y avait ce soir-là ceux qui se trouvaient là où il fallait, c’est-à-dire à l’intérieur du TNC, et ceux qui n’y avaient pu entrer à cause de l’insuffisance de leur condition sociale. Ecrivains, artistes, journalistes, hommes politiques, fonctionnaires influents du ministère, c’était une véritable élite du régime que l’on retrouvait aux premières, ; ceux qui décidaient, non pas de ce qui se faisait, mais de ce qui se disait, s’écrivait et se pensait, c’est-à-dire qui à l’âge numérique arbitraient de la forme du monde. Certes, la seule situation de Jean-Claude Verdot au ministère ne justifiait pas sa présence, mais Félix de Rocquencourt, qui nourrissait une aversion secrète pour le théâtre contemporain, envoyait ses subordonnés aux premières et l’honneur insigne de le représenter avait échu ce coup-ci à Verdot.
Le rideau s’ouvrit sur un homme nu, aussi nu que le décor, couché sur le dos, les yeux vers le plafond ; la salle se recueillit pour goûter ce silence abyssal voulu par l’auteur. Au bout de trois minutes, la copine de Jean-Claude réprima un bâillement. Il la fusilla du regard. L’homme se leva et se mit à courir lentement ; il décrivait un cercle et l’on distinguait le balancement de ses couilles en contrepoint de chaque foulée. Le projecteur changea de couleur, de gris il devint bleuté, un bleu pauvre qui rappelait l’uniforme d’un préfet. L’homme poursuivait sa course ; quelques mouvements d’impatience involontaires agitaient le public. Un critique effeminé, au premier rang, semblait au comble de l’extase. L’homme s’assit en tailleur à l’avant de la scène, défiant l’assistance de son regard vitreux. Le gland de son pénis traînait dans la poussière des planches, on l’imaginait mutilé par les échardes de ce bois grossier. Le projecteur était passé au vert, un vert pareil à ceux qui réglaient la circulation, et qui fut comme le feu vert de la première réplique. Comble de l’art, celle-ci fut couverte par le bruit d’un train qui passait, trouvaille géniale du metteur en scène, contempteur ingénieux du jeu d’acteur redondant.
Un autre personnage entra, en manteau de cuir noir. Ils s’exprimaient par bribes, les trains passaient, mais l’on comprit que le premier homme était emprisonné pour avoir eu des rapports coupables avec un adolescent. Il plaidait pour la liberté sexuelle de ces derniers, pour le démantèlement du carcan familial réactionnaire, pour la volupté homosexuelle, seul rempart contre l’oppression du capitalisme multinational.
C’était un texte fort intelligent, bien ficelé, qui montrait que la Culture savait frapper au cœur de la Cité pour y éclairer les grands débats de sa lumière humaniste. C’était un texte qui prouvait que, toute tolérante et libertaire que fût la société, il y avait toujours des frontières à déplacer, des discriminations insoupçonnées, des préjugés qui se nichaient même chez des hommes aussi ouverts que Jean-Claude Verdot, chargé de mission au ministère des Cultures Solidaires. Car même Jean-Claude Verdot devait s’avouer que cette apologie de la pédérastie le choquait, ou plus précisément « l’interpellait », extirpant de son être des résidus de morale bourgeoise rassise. Grâce à l’art théâtral, la catharsis opérait magiquement, Verdot se prenait de sympathie pour le plaidoyer de ce pédéraste qui se comparait à Dreyfus et Martin Luther King.
Le vocabulaire était décidément pauvre, la grammaire désarticulée. Cela procédait d’une recherche textuelle aussi bien que de la volonté que la pièce fût accessible aux jeunes des quartiers en difficulté. Il n’y en avait bien entendu aucun dans la salle, et aucun n’irait voir la pièce, mais l’auteur se conformait ainsi aux directives du ministère, ce qui avait facilité l’octroi d’une subvention. Et le public était content que le texte fût si démocratique, à la portée des exclus de la ploutocratie transnationale, car qui d’autre que le gouvernement pouvait prodiguer aux masses incultes les bienfaits des arts et des lettres ?
Que ces masses ne s’intéressent nullement à cette pièce, ni aux pièces du TNC en général, qu’elles fussent illettrées à cause des « dysfonctionnements » de l’Ecole gouvernementale, on s’empressait de l’oublier pour mieux savourer, grâce au mauvais français et à l’indigence de la syntaxe, la bonne conscience de l’acte généreux.
Le plaisir de Jean-Claude Verdot n’était bien sûr qu’indirect ; outre celui d’assister à une première au TNC et que ses amis le sachent, il jouissait d’adhérer au message social de l’œuvre, d’autant plus qu’il avait dû surmonter ses préjugés instinctifs. Car, sur le strict plan de l’agrément, la pièce n’en présentait aucun.
Absence d’intrigue, langue pauvre, diction sans intérêt, décors minimalistes, éclairages sous-marins, la vue, l’ouïe, l’intelligence étaient volontairement sevrées, pour faire place nette à la réalité sociale et sa dénonciation.
D’ailleurs, il faut l’avouer, la copine de Jean-Claude semblait s’ennuyer. Elle trépignait sur son siège. Non pas qu’une quelconque infériorité intellectuelle ou artistique l’eût empêchée d’apprécier la pièce, car les êtres étaient rigoureusement égaux, mais sans doute quelque scandaleux résidu d’inégalité tapi dans le système éducatif expliquait les insuffisances de sa formation. Car pour comprendre la création contemporaine, il fallait y être soigneusement préparé. Celle-ci ne s’adressait pas à l’homme naturel, hétérosexuel, individualiste, agressif, territorial, intrinsèquement inégalitaire et donc mauvais, mais à l’Homme Nouveau, débarrassé par l’éducation de ses mauvais instincts. Et la copine de Jean-Claude Verdot avait reçu une éducation incomplète, car elle était passée par une filière technique – les forces de progrès luttaient pour l’abolir mais le patronat s’y opposait – où la préparation à un métier l’emportait sur les disciplines citoyennes.
Pour ces raison, couvait en Jean-Claude l’idée semi-consciente que bien qu’elle fît très convenablement l’amour et se passionnât pour les bonnes causes, elle n’était pas tout à fait « sortable ». Elle n’aurait pu soutenir une conversation avec un Félix de Rocquencourt.
Pendant l’entracte, ils ressentirent une certaine gêne.
-Alors, ça te plaît ?
-Oui, oui…euh…oui.
-Une splendide épure, ne trouves-tu pas ?
-Ca veut dire quoi ?
Les lacunes de vocabulaire de sa copine agaçaient Jean-Claude. Elle lui demandait le sens des mots qu’il utilisait brutalement, comme si cela eût été grossier de sa part, et ne montrait pas l’humilité admirative et le désir qu’il l’élevât à lui, qu’on aurait attendu de la part d’un être sain.
-Une épure…cela veut dire épuré…pur, en quelque sorte…débarrassé des fioritures…une œuvre classique…sans concession…rugueuse…âpre…
Le sens précis du mot épure échappait aussi à Jean-Claude Verdot, c’était un mot qu’on utilisait dans le cercle de ses amis, son usage remontait à quelque professeur de culture générale de l’Institut d’Etudes Politiques, c’était une façon de dire que l’on était capable de formuler son propre jugement sur une pièce et de la louer pour ce qui ne s’y trouvait pas. Mais il n’y avait aucun lien entre la structure géométrique d’une épure et une quelconque idée associée à l’usage du mot dans ce contexte ; c’était en fait une manière sophistiquée, bien qu’incorrecte au regard de la langue, de dire que la pièce était « pure », parce que « pur » était un mot trop simple, mais aussi trop majestueux pour qu’on l’appliquât à une œuvre du TNC, cela aurait sonné bizarre et incongru ; « pur » suggérait « naturel », et le ministère des Cultures Solidaires et tous les autres ministères du gouvernement luttaient contre la nature humaine, qui était même, en quelque sorte, l’ennemi public numéro un. Donc, « épure », cela signifiait « pur », mais dans le contexte raisonné, construit, planifié et lisible, de la nouvelle culture solidaire. Cérébralement pur, politiquement pur, mais pas pur comme une source ou un taillis, et encore moins comme le galop de la panthère pourchassant l’antilope.
-Pour être rugueux, c’est rugueux, conclut sa copine, dont le regard osait lancer des éclairs d’ironie pétillante.
C’était horrible. Les lycées techniques faisaient décidément bien mal leur travail. Il y avait derrière cette remarque tout un gros bon sens bourgeois, voire paysan, et cela plongea Jean-Claude Verdot dans une profonde détresse. Il y avait une ombre à son bonheur. Sa copine faisait très correctement l’amour, ils avaient d’excellents orgasmes, leurs rapports sexuels étaient en parfaite conformité avec les normes enseignées à l’école – à l’exception peut-être d’un détail que nous aborderons au chapitre suivant ; mais on ne pouvait pas tolérer ce mépris buté pour une production que toute la critique, Cyber-Art en tête, reconnaissait comme exceptionnelle.
Ce fut donc de sombre humeur qu’ils allèrent se rasseoir au commencement du second acte. Mais celui-ci se révéla bien plus animé que le premier, sans perdre de son austérité âpre et rugueuse, grâce à une géniale trouvaille de mise en scène. Au fur et à mesure que se déroulait l’action, ce qui n’est qu’une façon de parler puisqu’il n’y en avait pas, un crescendo de bruitages évoquait de façon saisissante une émeute urbaine. Sirènes de police, explosions de cocktails Molov, flammes qui crépitent, foule courant dans tous les sens cris…Comble de l’art, une légère odeur de gaz lacrymogène flottait dans la salle. C’était maintenant de façon directe que la pièce agissait sur les esprits. On s’attendait à ce que les émeutiers fissent irruption sur scène et s’en prennent au pédéraste (dont les répliques étaient toujours régulièrement couvertes par des bruits de trains), cela introduisait une tension, une instabilité qui stimulait l’attention. Dans cette angoisse, les répliques prenaient un relief particulier, elles évoquaient la fragilité de la condition humaine, l’absurdité tragique que la mort confère à nos actes. Les rythmes cardiaques s’accéléraient, la copine de Verdot ne bâillait plus, les spectateurs se regardaient, incrédules, l’effet était particulièrement réussi, on vivait un grand moment d’Art, et personne ne s’y était attendu. Les critiques, assis au premier rang, griffonnaient fébrilement, tandis que les sirènes se faisaient plus oppressantes, que l’on entendait les pierres percuter les carrosseries et les explosions des lampadaires, et qu’une odeur de plastique brûlé se mêlait maintenant à celle de gaz lacrymogène. Ils allaient pondre des papiers colossaux, obtenir de leur patron un titre en première page, on rameuterait les foules, les cars scolaires, la pièce allait faire un triomphe…
Les bruits d’émeute s’éteignaient graduellement comme le second acte s’achevait. Les cris étaient plus espacés, les sirènes d’ambulances succédaient à celles des pompiers, des volets s’ouvraient, on entendait vaguement les bavardages des badauds…
C’est le sourire aux lèvres que le public sortit de la salle. Les gens étaient impatients de partager leurs impressions. On se regardait avec la connivence des élus. Pourtant, les exclamations qui provenaient du hall d’entrée exprimaient plus la surprise que l’admiration. Et quand Jean-Claude Verdot et sa copine traversèrent à leur tour, ils furent également surpris. Ils y avait des cars de CRS dans tous les sens. Ca et là, les véhicules et les poubelles brûlaient. Des blocs de béton, venus d’on ne sait où, parsemaient la chaussée. La magnifique verrière de Sung-Jun avait été réduite en miettes. Leur surprise fut encore plus grande quand, après avoir franchi quelques cordons de police, ils virent que leur voiture n’était plus qu’une carcasse fumante. Ils avaient pris pour un artifice de mise en scène, l’écho de l’authentique émeute qui avait éclaté aux abords du théatre. Sans doute des jeunes des quartiers en difficulté…
On ne savait rien de ce qui avait provoqué les affrontements. Les flics ne voulaient rien dire. La réprobation et la consternation se répandaient dans la foule des spectateurs, dont beaucoup avaient retrouvé leur voiture calcinée. Ils étaient contraints d’attendre sur le parvis que les autorités les prennent en charge. Le quartier était encore bouclé et le métro ne circulait plus.
-Tout de même, ils exagèrent, murmurait-on.
-On ne sait pas tout ce que ces jeunes ont vécu…
-La misère des quartiers…
-C’est sans doute encore une provocation policière…
-Qu’est-ce qu’on attend pour leur proposer des activités culturelles au lieu de les parquer dans des cités sordides ?
-Tant que le gouvernement n’appliquera pas une vraie politique de la ville, on n’a que ce qu’on mérite.
-Et il faudrait en finir avec ce satané conflit au Proche-Orient…
-Et avec toutes les discriminations, ma petite dame !
-Sans compter le poids des guerres coloniales…
-…l’exclusion…l’échec scolaire…qui sont tant porteurs de souffrance…
-Mais qu’est-ce qu’ils font, on ne va pas rester plantés là toute la nuit ?
-Si ces salopards d’assureurs vous remboursent votre voiture à la moitié du prix de l’Argus, vous aurez bien de la chance.
-Qu’est-ce qu’ils attendent pour construire des logements sociaux ?
-Pour mettre en place une allocation d’insertion ?
-Et la prison, Monsieur ! Vous oubliez la prison ! Alors que tous les psychologues…les études les plus sérieuses…ont incontestablement démontré…qu’un suivi psychologique personnalisé…accompagné par une ambitieuse politique de réinsertion…
-…A croire qu’ils attendent que tout ait brûlé pour renforcer les programmes d’éducation citoyenne…
-« Ils » n’ont jamais fait de politique de prévention, alors après qu’ »ils » ne viennent pas se plaindre…
-Ils n’ont qu’à arrêter de harceler les jeunes !
-On devrait interdire à la police de s’en mêler. Il y a les médiateurs, les comités de quartier…

Seule, dans son coin, Nicole Michaud, qui avait payé sa place au poulailler par de longues heures d’attente, se taisait. Elle n’était pas contente. Sa voiture n’avait pas brûlé, car elle n’en possédait pas. Elle n’avait jamais pu retenir la formule de la distance de freinage ni la longueur de l’intervalle qui sépare deux traits blancs sur une route départementale, en conséquence de quoi on l’avait jugée inapte à la conduite. Elle pensait que son aptitude à se déplacer dépendait du bon vouloir des jeunes des quartiers sensibles, de même que les habitudes des dealers régissaient les itinéraires compliqués qu’elle empruntait pour quitter son quartier. Elle se demandait quel rapport il pouvait y avoir entre le champ de ruines qui s’étendait sous ses yeux et les pieux préceptes républicains qu’elle avait enseignés pendant trente ans. Et aussi comment tant de doctes esprits avaient professé qu’il suffisait, pour que tout s’arrangeât, de répliquer à l’infini la grisaille absconse des centres culturels et des pièces telles que celle qu’elle venait de subir, si désespérément identique à tout ce qu’elle avait ingurgité depuis le début de son odyssée culturelle.
Nicole Michaud avait perdu ses défenses. La nature humaine reprenait le dessus. Un irrépressible sentiment de révolte couvait en elle. Elle avait besoin d’un sérieux suivi psychologique.

Wednesday, July 07, 2004

CHAPITRE 7

Le 7 Avril à six heures du matin, le quatrième régiment d’infanterie de marine parachutiste établit sa position au musée Norbert Walsung. Le premier détachement, sous les ordres du capitaine Speyer, déploya un cordon de sécurité autour du bâtiment central, tandis que trois soldats prenaient pied à l’entrée de la boutique. Hervé de Berneuil abritait le second détachement chargé de la protection des œuvres majeures abritées par le musée. Il commença par installer une mitrailleuse aux abords d’une gigantesque sculpture représentant une allumette grillée, puis, s’avisant que le flanc gauche de l’œuvre était vulnérable, y posta deux sentinelles armées de fusils mitrailleurs. Il constitua deux patrouilles mobiles pour la surveillance des œuvres de moindre qualité. Il en envoya une troisième à la régie technique, où l’on contrôlait les hologrammes et les vidéos ; elle serait relevée par le bataillon du Génie qui devait arriver le lendemain. Enfin, deux éclaireurs partirent à la recherche du Sung-Jun, le clou du musée, si célèbre que sa feuille de route ne mentionnait ni sa nature, ni son emplacement.
Tous les quarts d’heure, il faisait le point par radio avec Speyer, qui s’inquiétait pour la boutique ; les terroristes ne prétendaient-ils pas s’attaquer à la « marchandisation de l’art » ? Des pétards, des boules puantes, voire un engin explosif pouvaient aisément se dissimuler parmi les gommes, les porte-clés et les objets dérobés. Ayant donné ses consignes à l’adjudant chargé de la batterie, Berneuil entreprit, avec le reste de ses soldats, l’exploration méthodique des autres salles. Le ministère lui avait recommandé une attention particulière aux œuvres dérangeantes, provocatrices et subversives. Il repéra quatre cuvettes de WC harmonieusement accrochées à une cloison métallique ; bien qu’elle ne lui évoquassent, après tout, que les latrines collectives d’une caserne, il décida qu’elles étaient suffisamment subversives, dérangeantes et provocatrices pour y poster deux grenadiers-voltigeurs équipés de casques lourds. Les distributeurs de chewing-gum remplis de mégots, capsules de bière, fragments d’emballages plastique et tampons hygiéniques usagés lui semblaient au contraire d’une banalité désolante. Même le musée de Djibouti en possédait, et les autorités locales s’étaient félicitées publiquement de cette entrée en souplesse de la corne de l’Afrique dans la modernité occidentale. Il y avait pas mal de carcasses de voitures, tas de ferraille et autres monticules informes de matériaux hétéroclites dont la subversivité, la dérangeance et la provocativité étaient difficiles à juger. Incapable d’interpréter le vide léthargique dans lequel ces œuvres le plongeaient, Berneuil décida d’aborder la question d’une façon plus militaire. Tout cela était beaucoup trop exposé, manquait de couverture ; l’agencement du musée ignorait visiblement les considérations de sûreté. Certaines salles étaient impossible à défendre, elles avaient trop de portes et y poster des troupes était dangereux, car elles risquaient d’être prises à revers. C’est pour cette raison qu’il renonça à défendre quatre poutres métalliques enfoncées dans un sol de gravier. Cela était une grave erreur, car quoique peu provocatrices ni subversives, ces quatre poutres n’étaient autre que le fameux Sung-Jun, qu’on avait omis de signaler par une pancarte pour ne pas faire affront à la notoriété de l’artiste. En revanche, il déploya un lance-roquette anti-char à côté d’une plantation de bambous, parce qu’elle se trouvait dans le coin d’une pièce facile à défendre, sans se douter qu’il ne s’agissait pas d’une œuvre d’art, mais d’un élément sans valeur de la décoration du musée. De même, il chargea un commando de protéger quatre toiles hyperréalistes qui représentaient des fesses de femme grumeleuses et pleines de graisse, car elles le dérangeaient, ignorant que l’art vivant de Deborah Gonzalez reléguait ces aimables anecdotes au rang de témoignage d’un passé révolu. En somme, il était plus facile de bombarder des moudjahidines que d’analyser les fines évolutions de l’avant-garde internationale.
Après l’attaque contre l’exposition de Deborah Gonzalez, le gouvernement avait rapatrié les troupes stationnées à Djibouti pour protéger les sites culturels. Parmi ceux-ci, le musée Walsung était le plus sensible, car, emblématique de l’audacieuse politique artistique de l’Etat, il avait déjà été attaqué et l’on murmurait que les terroristes avaient glissé des menaces dans une demande de financement au ministère. Immédiatement après le départ des français, les combattants d’Allah s’étaient emparés de trois villages, se livrant, d’après certaines sources, à d’atroces massacres dont la presse n’avait pas parlé.
Prendre position dans un musée d’Art Contemporain s’apparentait à la conquête d’un désert exposé aux attaques ennemies. Les salles étaient immenses ; les œuvres, souvent gigantesques, très éloignées les unes des autres. Il ne suffisait pas de placer un escadron au pied d’une sculpture totémique de dix-sept mètres de haut ; il fallait encore assurer le sommet du totem contre les projectiles : bombes à eau, cocktails Molotov, grenades…Inversement, il avait été plus facile d’empiler les sacs de sable autour d’une espèce de tortillon de fil barbelé qui évoquait un paraboloïde hyperbolique ou quelque autre surface savante.
D’ailleurs, l’Etat Major Général des Armées étudiait sérieusement, en collaboration avec le ministère des cultures solidaires, la mise en place de normes de sécurité pour les œuvres plastiques, qui les rendraient moins vulnérables au sabotage. On priverait de subventions publiques les créations qui n’obéiraient pas à ces normes, ce qui signerait leur mort artistique. Certes, des collectifs ne manqueraient pas de protester contre cette entrave à la liberté de l’artiste, mais la situation d’urgence ne la justifiait-elle pas ?
Il y avait un aquarium tropical dont les poissons espiègles et multicolores s’ébrouaient parmi les finesses fractales de coraux du pacifique, et Berneuil décida à juste titre de le laisser sans protection – situé près de la cafétéria, et trop vivant et coloré pour une œuvre contemporaine, l’aquarium ne pouvait, selon Berneuil, qu’appartenir au décor. En vérité, prévu pour le siège d’une grande banque, autre client de Géant Construction, celui-ci avait été installé par erreur, et les syndicats avaient refusé de le démonter. Félix de Rocquencourt, ulcéré par sa ringardise, voulait le faire dynamiter mais le contrôleur financier refusait d’autoriser le financement d’une telle opération, tandis que la commission de sécurité s’y opposait au motif qu’elle serait trop dangereuse.
En revanche, les immenses draps blancs accrochés à un fil à linge le laissaient perplexe. Fallait-il y voir une œuvre lourde de sens, hommage au labeur des femmes de la Méditerranée, opprimées par des millénaires de domesticité Ou quelque gardien logeait-il à proximité, profitant des heures de fermeture pour faire sécher ses affaires ? Ou encore, un collectif d’artistes en quête de légitime reconnaissance, des exclus protestant contre l’injustice de leur sort, venaient-ils d’occuper les lieux ?
Dans ce dernier cas, que faire ? L’Etat-Major n’avait donné aucune instruction. Lors d’un discours fondateur repris intégralement par le journal Le Monde, le chef du gouvernement avait soutenu toute transgression pourvu qu’elle aidât à la construction d’une société meilleure. D’autre part, les squatteurs appartenaient peut-être à un gang de saboteurs, et il fallait alors les neutraliser. Après réflexion, il envoya un détachement d’élite, bardé de lunettes infrarouge, talkie-walkies et radars portatifs, à la recherche d’éventuels occupants.
On entendait le bourdonnement d’un hélicoptère de l’aéronavale, équipé de missiles air-sol, qui survolait le musée. Les détachements du Génie venaient d’arriver, ayant déjà installé quatre batteries de « Milan » pour défendre l’extérieur du musée. Le lendemain, Félix de Rocquencourt et un membre de l’Etat-Major inspectaient les troupes.

Monday, July 05, 2004

CHAPITRE 6

Le 26 janvier, à 10h45 du matin, Jean-Claude Verdot compulsait une pile de dossiers de financement. De nombreux artistes demandaient de l’argent au gouvernement, et la pile était haute. Lorsqu’il ressentait une certaine fatigue, Jean-Claude lisait un article dans le journal Le Monde avant de se remettre à la tâche.
Dans le journal Le Monde les nouvelles étaient bonnes. Il était désormais clair que les jeunes qui avaient battu à mort la petite vieille n’avaient nullement l’intention de l’assassiner. Ils voulaient simplement l’intimider et avaient frappé un peu trop fort. Par ailleurs, le témoin qui les avait vus attacher son cadavre à l’arrière du véhicule volé et le traîner sur le chemin caillouteux avait été confronté aux jeunes et s’était rétracté. Une psychologue de l’université de Rouen expliquait aux lecteurs du Monde à quel point c’était une triste histoire, une lamentable parabole du mal de vivre de toute une jeunesse de banlieue en détresse, mais aussi un fait divers révélateur des difficultés d’insertion des personnes âgées à l’ère de la carte à puce et du world wide web. En somme, ce fait divers était presque une bonne chose, car il permettait à la psychologue et au journal Le Monde de s’interroger sur les problèmes collectifs de la société actuelle et sur les mesures concertées que devraient prendre les pouvoirs publics pour remédier à la situation. La psychologue affirmait que la culture était une voie privilégiée de la conscience citoyenne. C’est donc tout imprégné du caractère hautement politique – au sens noble du terme – donc sacré – de sa tâche que Jean-Claude Verdot s’empara de la première demande de financement.
Elle émanait d’un jeune cinéaste plein de promesses qui réclamait à la collectivité sa juste contribution à un premier long-métrage. Elle incluait deux lettres de recommandation ; l’une de Markowicz lui-même, l’autre d’un metteur en scène dramatique, qui avait laissé le souvenir inoubliable d’une Mère Courage crépusculaire, transposée dans un ghetto de Varsovie onirique, peuplé de mutants chauves vêtus de manteaux gris.
Le premier long-métrage du jeune cinéaste plein de promesses décrivait les incertitudes amoureuses d’une jeune femme en quête de son identité sexuelle après que son partenaire fût mort du sida. Un projet original et résolument contemporain, qui réveillerait la vigilance de la bourgeoisie intellectuelle laïque de la rive gauche, et que Jean-Claude gratifia de la note de 17/20.
Mais le second projet était plus audacieux. En outre, il émanait d’une femme, et Félix de Rocquencourt, s’appuyant sur un discours fondateur du ministre, avait donné priorité à la création féminine. Il était démontré que les femmes lisaient trois fois plus que les hommes, fréquentaient un virgule soixante-deux fois plus les musées et représentaient soixante-douze pour cent des abonnements de théâtre. Il y avait vraiment de quoi se réjouir, mais alors pourquoi la majorité des créateurs n’étaient-elles pas des créateuses ? Ce scandale devait cesser immédiatement, et le Ministère des Cultures Solidaires s’y employait grâce aux bourses « femmes fécondes ».
Donc, le projet audacieux de cette jeune créatrice décrivait comment un adolescent, à la suite d’une expérience incestueuse traumatisante, découvrait petit à petit son homosexualité, au fil de ses errances urbaines entre Mabillon et Richard-Lenoir. Il fut noté 18/20.
Mais le troisième projet semblait au fond plus alléchant, en même temps que comique et véritablement citoyen. Une sympathique bande de jeunes originaires d’un quartier qui bouge infiltre un groupuscule d’extrême-droite pour y déjouer un complot contre un candidat écologiste aux élections législatives. Il reçut la note de 18,5/20.
Enfin, le projet « mémoire vivante de l’Holocauste » ne reçut que 16/20 ; malgré l’importance accordée par le ministère au devoir de mémoire, on avait reçu des instructions pour éviter de froisser les sensibilités en ces temps de friction au Proche-Orient ; il aurait été dommage de compromettre une paix durable en jetant de l’huile sur le feu, Jean-Claude Verdot en était convaincu bien qu’il ne s’attardât pas à se demander pourquoi le projet « mémoire vivante de l’Holocauste » risquait de compromettre une paix durable.
Après quatre dossiers de financement, il ressentait une fatigue légitime. Il alla prendre un café avec sa collègue Odile et reprit la lecture du Monde. A la page 7, un dignitaire socialiste dénonçait l’égoïsme scandaleux des Etats-Unis. Ils refusaient de collaborer à la lutte contre le réchauffement global, préparaient des guerres iniques et réclamaient un statut d’exception pour leurs troupes. Ils avaient abusé de leur supériorité technologique pour bâtir un système de défense spatiale inviolable, au mépris de leurs alliés et sans en référer à la communauté internationale. Pire, ils semblaient bien préparer des manipulations climatiques dans le but d’inverser le Gulf Stream, ce qui infligerait à l’Europe des hivers rigoureux dont elle ne se relèverait jamais. L’auteur écumait de rage à l’idée que leur suprématie militaire empêchait toute force de paix internationale de faire rendre gorge à cet état fripon. Les pauvres y mouraient de faim et les monopoles maintenaient le reste de la population dans la disette morale et culturelle. L’auteur appelait de ses vœux la construction d’une Europe humaniste, centrée sur l’homme, où l’Etat, médiateur des solidarités, garant des droits de l’homme, soulagerait les souffrances morales et intellectuelles des hommes. Il fallait en finir avec cette clique de milliardaires avides, qui, du haut de leurs gratte-ciel de Wall Street, opprimaient la planète entière.
Revigoré par l’idée que l’Europe humaniste ne se ferait jamais sans le ministère des cultures solidaires, Jean-Claude Verdot attaqua gaillardement les dossiers suivants.
Dans la section « arts plastiques », un « collectif pour la vigilance » proposait d’ériger sur l’esplanade du musée Norbert Walsung une stèle où toute personne s’estimant victime de discriminations viendrait graver son nom. C’était citoyen et participatif, mais nullement conceptuel, ni cinétique, et ça sonnait désuet à l’ère des sculptures vivantes de Deborah Gonzalez. On aurait pu montrer plus d’audace. Des chargés de mission du Ministère revenaient de San Francisco, alarmés : les happenings scatologiques, expositions sadomasochistes et exhibitions génitales s’y multipliaient, reléguant Paris au statut de bourgade provinciale exclue de l’accouchement chaotique du nouvel art post-humain. On s’en préoccupait au plus haut niveau de l’administration, mais Jean-Claude Verdot pouvait contribuer au sursaut national en faisant avorter les projets réactionnaires et surannés.